Œuvres ouvertes

On ne traduit pas, on capte des voix (sur Kleist)

de l’anecdote comme écriture de la violence

Depuis une dizaine de jours, je traduis chaque soir une anecdote de Heinrich von Kleist. Il y en a une bonne vingtaine, écrites pour un journal qu’il a fondé, les Berliner Abendblätter, paru entre le 1er octobre 1810 et le 30 mars 1811. Six mois plus tard, Kleist se suicide.

Je traduis depuis plusieurs années les romantiques allemands et quelques extraits d’œuvres selon l’envie. J’ai refusé il y a quelques années de traduire, pour un nouvel éditeur, un roman d’un auteur allemand contemporain sur la guerre en ex-Yougoslavie (le roman a été traduit et a paru en France depuis, chez cet éditeur). Traduire, ce n’est pas mon métier. Je traduis parce qu’il s’agit d’une activité littéraire essentielle lorsqu’on écrit soi-même, pour me confronter à ma propre langue avant tout. Mais je ressens régulièrement le désir de faire passer ces continents engloutis, auteurs allemands au tournant du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, pris dans une histoire trop complexe et trop rapide pour chacun d’entre eux : pourquoi ne pas se consacrer à une édition numérique de tout Tieck, plus grand romancier romantique largement ignoré en France ?

Et puis, il y a ce que je ressens ces jours-ci en transposant les anecdotes de Kleist : les auteurs essentiels pour soi sont ceux qui semblent lire leurs textes dans votre oreille ; le livre est alors comme un poste de radio qui émettrait une voix, même très lointaine, à deux cents ans de distance. Kleist n’est pas si éloigné d’ailleurs : les faits divers plus ou moins tragiques, plus ou moins comiques qu’il raconte, il les a lus pour la plupart dans les rapports de police que lui transmet le préfet Gruner. Pour certains, Kleist ne change presque rien, il imprime juste sa marque à un endroit du texte, pas plus (et les spécialistes de l’œuvre de vouloir écarter ces textes…). Les lecteurs en raffolent, attirés par la publicité que l’écrivain a su orchestrer à la création du journal, auquel on ne s’abonne parfois que pour les anecdotes de Kleist (c’est le cas des frères Grimm). La vie de l’époque, brutale dans le moindre de ses micro-événements, passe dans ces lignes, et c’est ce qui fait qu’on entend bien la voix nous parler, comme si les histoires racontées pouvaient se passer aujourd’hui, puisqu’elle vous ont été rapportées juste à l’instant, par la voix.

Ce trouble naît aussi du fait que, commençant à lire et à traduire, je ne savais pas que Kleist avait commencé à écrire ces anecdotes le 1er octobre 1810, soit il y a très exactement deux cents ans. Curieuse concordance des temps, qui rend plus attentif à la violence au cœur de ces récits de quelques lignes : combien pourrions-nous en écrire de pareils, par jour ? Quelle tâche ces anecdotes nous dictent-elles ?

© Laurent Margantin _ 3 octobre 2010

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