Œuvres ouvertes

Kleist, Flaubert, Pessoa / Roland Pradoc

"Ma littérature a de nouveaux éperons"

Ce n’est pas un plaisir négligeable que de lire Pessoa en plein ciel, dans un avion Lufthansa, de parcourir sa correspondance (rare et peu éditée) et de pouvoir lever la tête vers le hublot, entre deux pages.

Pessoa eut une vie extérieure, qui ne fut pas inconséquente malgré la disproportion avec l’expérience intérieure multiple dont il fut le récit.

Dans ses lettres, on voit l’homme Pessoa être quelqu’un, n’être personne et refuser d’être n’importe qui. Entre les fréquentes crises de neurasthénie “je vous écris car je n’ai rien à vous dire. Il y a des bateaux pour bien des ports, mais aucun pour là où la vie ne fait pas mal”, lui viennent des projets de révolutionner en chambre la littérature portugaise “je vais travailler dans tous les domaines pour faire progresser la civilisation et élargir la conscience de l’humanité” et il s’adresse à des poètes pour les tenir au courant des avancées décisives déjà accomplies ou plus simplement pour leur demander de l’argent…

On peut aussi trouver quelques lettres d’amour maladroites adressées à Ophélia Queiroz, toutes pleines d’agenouillements, de promenades et de baisers et qui surprennent de la part de l’homme à lunettes et chapeau qu’on peut voir sur les photos. On aimerait avoir les réponses, pleines d’incompréhension de la dulcinée qui refusa.

Mais dans cette correspondance, le meilleur reste les lettres qui furent écrites pour être publiées. Car si on sent l’homme (c’est une odeur qu’on connait) dans les courriers où Pessoa indique son programme, c’est le poète avec sa graphie qui se montre (et c’est une ombre que personne n’a pu saisir).

C’est tout à fait parfait pour picorer dans l’anonymat des aéroports.

***

Il n’est pas non plus négligeable de découvrir Kleist et de le traîner dès lors partout en poche comme un passeport intellectuel, façon de dire : Halte-là, bande de veaux. Ma littérature a de nouveaux éperons.

Voilà un mince livre pour les hommes d’action, contraints de piétiner et qui aiment à violemment réfléchir. “Michel Kohlhaas” est rustique et les idées qu’il contient viennent de Shakespeare et de la terre un peu épaisse du Brandebourg. Un joli mélange que le destin et la grandeur quand ils déforment des hommes droits, qui ont les deux pieds campés dans la boue. Kleist est entièrement un narrateur, il conduit fermement son récit, au plus court pour en faire un cas d’école. Désormais, je pourrais citer Michel Kohlhaas dans la conversation, comme il m’arrive de dire Hamlet pour situer un jeune homme pâle, ou Quichotte pour un idéaliste, je dirais Kohlhaas pour montrer un entêté sanguin qui a le droit pour lui. Tout cela donne envie de faire du cheval dans Paris, de porter le galon et pas du tout d’être hussard. Voilà de la littérature d’aventure comme on en rêve quand on est un garçon.

***

Il n’est pas négligeable (toujours pas) de relire La Tentation de Saint-Antoine, au lit avant de s’endormir et de regarder toutes ces incroyables enluminures médiévales jaillies de la tête si complexe de Flaubert qui était encore dans sa période fastueuse, manière Salammbô. Ca fourmille de détails, la documentation est étourdissante, c’est appliqué et fou comme du Gustave Moreau, mais sans la gaucherie d’une peinture qui joue à éblouir. La langue se porte mieux à l’ornement que la peinture qui n’est pas faite pour accumuler des trésors, et à qui il faut surtout de la pâte, de l’étalement au couteau.

La Tentation est un livre complètement démodé et ça le rend précieux. En France, les écrivains posent un rubis par page, avec Flaubert c’est la cathédrale entière qui est pavée, diadèmes, diamants, topazes à chaque ligne. Un tel effort de langue ne se retrouvera pas de si tôt.

Et là-dessus, on referme le livre, les yeux brillant, comme d’une visite au musée, on a bien vu à la loupe le luxe inouïe de l’inutilité et on peut s’effondrer saoul, béat et rassasié sur son oreiller en boule jusqu’au matin.

© Roland Pradoc _ 20 octobre 2010

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