Œuvres ouvertes

Heinrich Heine, anecdotes / Jean-Claude Trutt

un exilé capital

Beaucoup d’exilés allemands des années 30, opposants politiques ou simplement juifs, se sont souvenus en ces temps difficiles d’un autre réprouvé du siècle précédent, Heinrich Heine. Des gens aussi différents que Heinrich Mann ou Lotte Eisner, Conservatrice de la Cinémathèque française après la guerre, ou Marcel Reich-Ranicki, l’ancien Pape de la critique littéraire al-lemande.

Heinrich Mann s’était réfugié sur la Côte d’Azur et écrivait l’histoire d’un autre Heinrich, le bon Roi Henri IV, symbole de la tolérance en ces temps d’intolérance, quand il se souvient de Heine, lors du 80ème anniversaire de sa mort, dans Sein Denkmal (sa statue), article paru le 17 février 1936 dans un journal allemand édité à Moscou (et repris dans Verteidigung der Kultur – Antifaschistische Streitschriften und Essays, édit. Claassen, Hambourg, 1960).

« … Au moins lui, le pays pouvait encore le lire. Nous pas. Il nous a vengés à l’avance, car la plus grande partie de ce qu’il a écrit s’applique encore aujourd’hui à notre pays en son état présent. Et il l’a fait dans une langue qui ne pourrait pas être plus actuelle… Heinrich Heine est l’un des Allemands les plus connus du monde entier. Peut-être même le plus connu de tous les Allemands. Si l’on pense qu’un chant est plus important qu’un nom. On a récité ou chanté ou soupiré ses vers jusque dans les contrées les plus éloignées de la Terre… Et on n’a même pas réussi, après de longues discussions, à lui ériger une statue dans la ville où il est né. Mais, à l’avenir, soyons-en persuadés, sa statue s’élèvera sur la place la plus en vue de notre Berlin. »

Lotte Eisner s’était prise de passion, comme son frère, de Heine, dès sa jeunesse berlinoise. Et quand, à la fin de sa vie, elle dicte ses mémoires à la journaliste Martje Grohmann, elle choisit pour titre un vers du poète, voir Lotte H. Eisner : Ich hatte einst ein schönes Vaterland, Memoiren, écrit par Martje Grohmann, édit. Wunderhorn, Heidelberg, 1984. Voici ce poème qui s’intitule In der Ferne (à l’étranger) et fait partie des Neue Gedichte :

Ich hatte einst ein schönes Vaterland.

Der Eichenbaum

wuchs dort so hoch, die Veilchen nickten sanft.

Es war ein Traum.

Das küßte mich auf deutsch, und sprach auf deutsch

(Man glaubt es kaum,

wie gut es klang) das Wort : "ich liebe dich !"

Es war ein Traum.

(J’avais, jadis, une belle patrie. Le chêne y poussait grand et fort. Les douces violettes inclinaient leurs têtes. C’était un rêve. Elle m’a embrassé. En allemand. Et elle m’a dit ces mots, en allemand (si doux, on a peine à le croire) : « Je t’aime ». C’était un rêve.).

A la fin de ses Mémoires Lotte Eisner parle de la langue. Ma patrie, dit-elle, c’est la langue allemande. D’ailleurs puisqu’on dit Vaterland on devrait dire Vatersprache (et non Muttersprache). Belle formulation ! Et pourtant, dit-elle, chaque langue est un enrichissement (elle avait aussi une parfaite connaissance du français et de l’anglais et parlait même italien). Et elle raconte l’anecdote suivante. Heine discute avec son ami Gérard de Nerval qui est en train de le traduire. Il n’est pas d’accord sur la traduction d’un certain vers ou plutôt d’un certain mot. Mais cela ne peut pas se dire en français, lui dit Gérard de Nerval. Alors, généreux, Heine s’exclame : Eh bien je leur en fais cadeau, aux Français, de ce mot !

(Le frère de Lotte, émigré, lui, à Londres, développe une véritable passion pour Heinrich Heine, tout en continuant son activité professionnelle, au point de devenir un des grands spécialistes du poète. Lorsque paraît la grande édition centenaire de Heine dans le Akademie-Verlag de Berlin, 4 volumes de lettres et de commentaires sont dus à Fritz Eisner).

Marcel Reich-Ranicki, lui aussi, a commencé à aimer Heine lorsqu’il était encore élève au lycée à Berlin et qu’il s’appelait encore simplement Marcel Reich (avant de se faire expulser en 1938 comme juif polonais et vivre le drame du ghetto de Varsovie). Heine était déjà interdit à l’époque mais on pouvait encore le trouver dans certaines Bibliothèques et d’autant plus facilement que son nom comme ceux d’autres écrivains réprouvés apparaissaient sur les listes soulignés en rouge. L’amour pour Heine l’a accompagné pour le restant de sa vie. Cela transparaît dans nombre de ses écrits, et tout particulièrement dans le livre qu’il lui a consacré (Der Fall Heine, Stuttgart, 1997). Dans le livre dédié à sa collection de portraits d’écrivains (Meine Bilder - Porträts und Aufsätze, Stuttgart/Munich, 2003) il raconte que chaque fois qu’il va à Paris il rend visite à sa tombe au cimetière de Montmartre. La dernière fois que je l’ai visitée, dit-il, restant, songeur, un peu en arrière de la tombe, voici qu’arrive un jeune couple, joyeux, parlant français, la fille, gracieuse, dépose en riant un bouquet de roses sur la tombe. Puis arrive un autre couple, plus sérieux. Il parle allemand et apporte des œillets. Le Français donne un baiser à sa compagne (ce qui ne m’a pas étonné). L’Allemand suit, un peu hésitant, son exemple. Alors, voilà, me suis-je dit, une tombe qui est devenue un lieu de pèlerinage pour amoureux ! Et j’ai pensé à ces vers d’Atta Troll :

Zwecklos ist mein Lied. Ja, zwecklos

Wie die Liebe, wie das Leben.

Wie der Schöpfer seit der Schöpfung !

(Mon chant est inutile. Oui, inutile. Comme l’amour, comme la vie. Comme le Créateur de-puis sa Création !)
Et je me suis demandé, dit Reich-Ranicki, si un chant est vraiment inutile lorsqu’il crée la joie de vivre, lorsqu’il apporte le bonheur.

(Extrait du Voyage autour de ma Bibliothèque)

© Jean-Claude Trutt _ 27 octobre 2010

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