Oeuvres Ouvertes

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Après les crimes, des voix pour la paix

à propos d’Un hymne à la paix (16 fois) de Laurent Grisel, paru chez Publie.net

Un hymne à la Paix est une des pièces d’un ensemble plus vaste, dont le plan se trouve ici : "Le dernier poème de Descartes tira l’épée sera un hymne à la paix", signale Laurent Grisel. On voit donc que dans ce vaste poème en cours d’écriture, dont l’auteur a dessiné le plan comme un architecte le fait pour une maison avant de commencer à bâtir (et je n’utilise pas cette image pour rien, connaissant le goût de Laurent Grisel pour les activités techniques et artisanales), Un hymne à la paix a un rôle essentiel, celui de conclure l’oeuvre entière.

Un hymne à la paix clôt le temps des crimes et des demandes de réparation, ou parlons au conditionnel, clôrait, car nous y sommes encore. Notre temps est encore et toujours celui des guerres et des crimes, et celui des jugements pour demander réparation, ici en Europe il n’y pas si longtemps, partout ailleurs sur les autres continents. Il existe aussi une guerre universelle dans laquelle nous sommes tous pris, même s’il est question de paix dans certaines zones.

Nos guerres sont depuis longtemps des guerres de masse, c’est-à-dire des guerres où les professionnels qui y sont engagés ont pour champs de bataille des pays entiers où vivent des populations civiles. Le massacre des civils est une réalité ancienne, Laurent Grisel dépeint celle-ci dans une série de poèmes au style neutre mais particulièrement efficace en ce qu’à partir d’événements circonscrits dans un temps et dans un espace il ouvre le regard du lecteur à un monde plus vaste où de tels crimes sont légion.

Autre ensemble composé lui aussi pour Descartes tira l’épée, Les Misères et les Malheurs de la guerre, écrit "pour" les gravures du même titre de Jacques Callot, lire notamment Le pillage et l’incendie d’un village. On peut lire cette mention de l’auteur à propos de ces quatrains : Période d’écriture : du 8 novembre 2003 au 23 janvier 2010 (cette précision incroyable de l’ouvrier Grisel m’impressionne).

On entend plusieurs voix dans Un hymne à la paix : ce sont les voix d’Homme, de Femme, de Bourreau, de Justice qui, toutes, vont se trouver combinées, d’abord en duo, puis trio, puis quatuor. Organisation mathématique du texte qui correspondrait à une réalisation musicale de l’ensemble, polyphonique. Réalisation musicale évoquée après le texte :

Quatre voix, deux de femmes (F, J), deux d’hommes (H, B). Voix de femmes :
une plus grave, une plus aiguë. Voix d’hommes : de même.

Produire d’abord des versions légères ; un ou deux instruments d’accompagnement,
pas plus, qu’elles puissent être reprises par des amateurs partout, en tous
pays, en toutes circonstances. De mélodies qu’on retient, qu’un homme ou une
femme seuls dans la détresse puissent fredonner ou qu’un petit groupe de femmes et
d’hommes dans l’adversité, dans le combat, puissent chanter.

On composera d’autres versions plus vastes, plus sonnantes, pour les solennités
polyphoniques.

Commentant des notes prises par Florence Trocmé à la lecture d’Un hymne, Laurent Grisel insiste sur le statut de ces voix, qui ne sont pas des points de vue sur les événements qui se sont produits, mais des voix brutes, des voix directes comme celle du bourreau. C’est la discordance de ces voix qu’on entend, celles qui opposent les victimes et les parents de victimes au bourreau, mais aucune n’existe dans un monologue, même pas celle du bourreau qui, d’emblée se trouve confrontée à celles des victimes, qu’il essaye de soumettre à son ordre propre. En cela, chacune des voix n’existe pas indépendamment des autres, il y a choc, conflit certes, mais de cela naît malgré tout un dialogue, dans la perspective lointaine d’un chant ("on va dans la paix", la paix comme accès à l’accord des voix dissonnantes au départ).

L’auteur n’est ici "que" celui qui combine les voix, les associe, les dissocie, comme le musicien les notes (qui sont celles de la musique et qu’il n’invente pas, "juste" leurs combinaisons) : en tant qu’auteur il vise un collectif, il vise à rendre possible un collectif de voix, mais sa présence dans le texte est indécelable, et, dit Grisel : "j’espère être absent, j’ai tout fait pour ça,
les voix, ces voix, rien qu’elles, c’est ce que j’ai essayé d’atteindre
la rigueur, était là : s’en tenir à ces voix que j’entendais".

Dans la première partie, les survivants "accueillent" la paix qui leur est donnée, mais ils se rendent compte bien vite qu’ils doivent bâtir une nouvelle paix, en rupture avec cet après-guerre où victimes et bourreaux vivent ensemble, sans que justice ait été rendue. Paix véritable vers laquelle on "va" (qui n’est donc plus accordée par les belligérants et les tortionnaires désoeuvrés), mais qu’il s’agit d’atteindre par la parole. Le bourreau se plaint de cette parole ("ils parlent trop ces gens-là"), et sent que "l’ordinaire de la paix" est remis en question par ces voix.

L’Hymne à la paix ne peut donc être chantée que par des voix actives, voix qui ont témoigné de la brutalité de la guerre et qui rompent avec "l’ordinaire de la paix".

Force les mensonges d’entre camarades.
Détruis les liens forgés dans la guerre dans le mensonge.
Détruis les vérités accommodantes pour continuer la
guerre
dans la paix.

Appel donc à une paix juste qu’affirme l’Hymne, qui en cela n’est qu’un commencement, le nôtre aujourd’hui, longtemps après quand trop de voix se sont tues. Et l’on songe bien sûr, en lisant Grisel, aux pays soumis aux bourreaux et aux tyrans qui se libèrent en ce moment, et en premier lieu par la parole des dominés.

Je retiens de ce texte, parmi beaucoup d’autres, cette affirmation alors qu’on parle de démocratie à propos de pays qui n’en sont pas :

Celui qui change le sens des mots prépare des massacres.
La paix c’est d’appeler un chat un chat.

Lire un Hymne à la paix

Photographies : Une marche autour de Grapoule au printemps 2006, Laurent Grisel me parle pour la première fois je crois d’un Hymne à la paix qu’il est en train d’écrire.

© Laurent Margantin _ 6 février 2011

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