Œuvres ouvertes

Habiter les nouvelles technologies ? / Jean-Paul Dollé

Jean-Paul Dollé vient de disparaître. Philosophe, professeur à l’École d’architecture de Paris La Villette, auteur de nombreux ouvrages,
dont Le Désir de Révolution (1972), Voie d’accès au plaisir (1974), Fureurs de ville (1990) et
L’Insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman (1997), aux Éditions Bernard Grasset. Plusieurs de ses ouvrages ont été publiés aux Nouvelles Editions Lignes, notamment L’Inhabitable Capital

Après Descartes, la première et la plus angoissante question pour le sujet de la science peut se formuler ainsi : com­ment être assuré que je sache réellement ce que je sais, autrement dit que mon savoir ne soit pas une méconnaissance ou/et – pire encore – que le monde ne soit pas une hallucination ? La sujet de la science croit trouver la solution en mettant une dis­tance entre le monde et ce qu’il en voit et en sait. Séparer pour n’être pas hypnotisé ; séparer la pensée du corps. Séparer « je » et mon corps. Je ne dois pas penser ce dont mon corps est habité. Si je pense, ou plus exactement quand je pense, le sujet de la science habite un autre lieu que celui imparti à mon corps, là où il se meut, se déplace, vit, jouit et meurt. Derechef le sujet de la science inaugure un nouveau lieu, l’espace. Soit l’espace du savoir, l’espace géométrique, l’autre de mon corps, son dehors.

Le sujet de la science présuppose que ne coïncident pas le « je » pensant, la fiction pensante et le corps singulier, lieu d’accueil de toutes les impressions provenant du monde. Cette séparation doit être telle que l’évidence s’impose que le monde ne fait qu’un avec l’espace géométral, en sorte que nous percevons toute chose sous sa forme spatiale géométrique.

L’espace, forme a priori de toute présentation, est dans ces con­ditions à la fois le cadre de toute représentation et l’objet de la présentation. L’espace est la « choséité même », la détermination de toute chose pour autant qu’elle apparaît. Problème : qu’en est-il de l’espace du corps qui a pour caractéristique de donner lieu au « je » de l’énonciation de l’espace géométral ? Le sujet de la science qui se donne à connaître les choses « substances étendues » et en particulier la chose Urbs, n’a-t-il pas pour condition de possibilité que toute chose dans le monde – y compris les corps qui l’habitent, les habitants –, soit vouée à n’exister que sous la forme de choses ? « Je suis un corps » ne peut-il se penser que sous la mo­dalité « d’avoir un corps » ? Qu’est-ce alors « habiter », si le corps est la chose d’un sujet de la science qui le posséderait ?

Soit le téléphone, l’ancêtre de tous les nouveaux outils techno­logiques ; une voix, détachée du corps, se fait entendre par une oreille hors de la présence du corps éloquent de la voix. Deux êtres, l’un parlant, l’autre écoutant, communiquent par fonctions métonymiques interposées, voix et ouïe. Première déréalisation des corps, première abolition du lieu, triomphe posthume de Des­cartes et de ses animaux-machines ? Mais réactualisation de son doute. « Qui me prouve que l’homme qui porte un chapeau et passe devant ma fenêtre n’est pas un chapeau fiché au bout d’une pique ? » demandait le philosophe du Cogito. Qui prouve à l’oreille que la voix entendue est celle du locuteur auto-proclamé ? Qui assure à la voix qu’elle se fait écouter par l’oreille attendue et pas par un enregistreur manipulé par une grande oreille, service d’écoute quelconque ? D’emblée la question de la réalité est posée, sous la forme de la véracité, ou plus exactement du doute quant à la véracité ou l’irréalité du corps, perçu uniquement par une de ses parties métonymiques. Il faut que soit apportée la preuve de la véracité du dispositif de substitution du corps. Car il ne suffit pas qu’existent vraiment la voix et vraiment l’oreille, il faut que soit vérifiée la tenue de la communication. Cela ne dépend ni de la voix ni de l’oreille, mais de l’instrument de communication. Re­doublement de l’expulsion des corps.

Télévision en temps réel maintenant. Assis devant mon récep­teur à Paris, je vois Poivre d’Arvor qui, installé dans les locaux de TF1, téléphone à son envoyé spécial de Jérusalem qui lui dit qu’au moment où il parle – et moi à Paris, je le vois soudain parler dans le petit écran –, il entend le bruit d’un Scud qui tombe sur un bloc d’habitations. Qu’est-ce que je vois sur le petit écran ? Justement qu’il n’y a rien à voir. Je ne vois rien de visible, ce qui ne veut ab­solument pas dire que de ce fait je suis en contact avec l’invisible. J’accommode ce que Serge Daney appelle le « visuel », comme on accommode ses yeux à des verres de contact pour voir quelque chose. Bref, à proprement parler, je ne vois pas quelque chose ou quelqu’un, je suis hypnotisé par un cadrage d’émulsion lumineuse qui circonscrit la surface qui m’est allouée. Ma vision est expulsée au profit des sources lumineuses qui la cernent et qui la contrôlent de bout en bout. Mon œil est aveugle sous la lumière qui s’échappe des étranges lucarnes et éclaire, c’est-à-dire aussi cache, la représentation qui se fixe.

De nouveau, au corps se substitue la prothèse. Et ce corps-pro­thèse se meut dans un monde-simulacre. Car qu’est-ce que ce monde livre en direct si ce n’est la reproduction infinie, dans un espace indéterminé, du monde des studios ? C’est toujours la télé qui filme la TV ; le direct, c’est la ligne directe d’un studio de Ryad, Jérusalem, Berlin, Saigon, etc., au studio Cognacq-Jay. « Allo, ici Cognacq-Jay parle à Cognacq-Jay ». C’est toujours la même pornographie autistique. Informer consiste à montrer l’informateur qui assure que les milieux bien informés informeront le moment venu. Quels que soient le lieu, le moment, même dé­structuration de la forme temps ; non pas qu’un événement ad­vient, mais ça arrive, parce que ça (le temps) passe. Même annihilation de la forme espace ; non pas dans un lieu, avec ses reliefs, sa couleur, sa physionomie, sa géographie, mais le cadre anonyme, international de l’image standard. Information, in­forme.

Valéry n’en finit pas de s’émerveiller du paradoxe d’Achille qui jamais ne rattrapera la tortue, mais du même coup caractérise l’essence du « transport » moderne : l’immobilité à grande vitesse. Que les distances soient « rétrécies » par le gain de temps mis à les parcourir ne signifie pas simplement que l’espace rétrécit comme du linge après lavage, mais que moi, plus j’avance vite, plus je suis transporté rapidement, moins je me déplace. Pour une sagesse qui croyait que les voyages forment la jeunesse, il y a de quoi déchan­ter. Car d’où peut surgir le chant quand il n’y a plus d’ailleurs à atteindre, à rejoindre, à reconnaître ? Ces drôles de machines à combler les écarts, avions, T.G.V., rendent la géographie aléatoire puisque n’existe que la trajectoire de leur parcours qui, tendanciellement, abolit, comme dans le cas des fusées, l’intervalle entre le point d’allumage et l’arrivée sur la cible. Le paradoxe de la flèche lancée dans l’azur « qui vibre, vole et ne vole pas » se boucle. Toujours Valéry : « Zénon, cruel Zénon, Zénon d’Elée M’as-tu touché de cette flèche ailée Qui vibre, vole et ne vole pas Achille immobile à grand pas ».

Non pas ubiquité, mais corps sans lieu propre ; corps impos­sible, immobile et enjambant, corps anéanti par les manipulations et les performances dont il est l’objet et l’enjeu. Corps inhabité par lui-même ; sujet sans corps, en exil de son corps. Cogito devenu fou, non plus prémisse de sa conclusion, sum, je suis, mais tout entier englouti par ses cogitations ; pensées devenues machines. Corps-pensées s’abîmant dans son devenir de pensées-machine, corps s’effaçant devant le devenir technique de la pensée et du corps.

Conclusion logique et implacable – mais sans doute pas ultime – la procréation artificielle. Soit le moment de l’humanité où le délire scientifique s’accouple – si j’ose dire, puisque précisément c’est l’accouplement hétérosexuel qu’il faut éviter, abolir – avec le délire féminin. Le sujet de la science – en l’occurrence, la géné­tique – nidifie dans le corps de la femme, et miracle, comme le Saint-Esprit avec la Vierge Marie, un nouveau-né survient. Le corps de l’homme ? Envolé... La femme désire l’enfant et pour satisfaire ce désir utilise du savoir scientifique. Le sujet de la science désire sa puissance et pour assouvir sa volonté de puis­sance, il instrumentalise l’organe sexuel de la femme. Qu’est-ce que le fameux bébé-éprouvette ? Le produit de la rencontre de deux machines célibataires. Descartes est dépassé. Lui, idéaliste modeste, se contentait d’affirmer que l’existence est la consé­quence de la pensée ou, plus précisément, que la pensée est la preuve de l’existence. Du fait que je pense, je ne puis douter que j’existe. Que je pense me rassure puisque, pour autant et aussi longtemps que je pense, je m’assure que j’existe. Ma pensée est co-actrice, avec Dieu, de mon existence, dans le cadre de la « création continuée ».

Dans le cas de la procréation artificielle, la création ne se borne pas à être, en coproduction avec Dieu, continuée. Elle se veut et se réalise inaugurale ; non point conséquence mais début, commen­cement et commandement. Le sujet de la science réclame la tota­lité du processus. Il n’agit plus en collaboration avec le Saint-Esprit, il est l’Esprit, seul auteur, seul créateur. Ce qu’il annonce, c’est une nouvelle humanité : non plus celle de Descartes où des corps pensants, c’est-à-dire des composés d’âme et de corps copar­ticipent à la création continuée de la nature, mais celle d’un nou­veau genre où des corps (humains ?) sont issus de cogitations, de pensée de corps pensants transformés en engineering biologico-mé­dical. L’antique fantasme déicide trouve son point d’aboutisse­ment. Mais au profit de qui ? Des hommes ? S’agit-il encore bien d’eux ? Que sont ces « procréés » en l’absence du désir et du corps de l’homme, auquel s’est substitué le sujet de la science en pail­lettes de sperme ? De qui, de quoi seront habités ces êtres produits et non engendrés ?

La procréation artificielle n’est-elle pas la vérité, c’est-à-dire le dévoilement de la volonté de la technique ? Déposséder l’homme, c’est-à-dire ce corps qui habite, parce que l’homme a un corps et qu’il n’est pas que son corps. Habiter, c’est pouvoir à la fois exister comme corps, trouver son geste, son espace et advenir comme sujet. Être, avec son corps. Je touche, si je suis touché ; je suis au monde, si j’en éprouve sa chair. C’est ce dont la technique du corps ne veut rien savoir, pour produire le savoir comme tech­nique.

Après tout pourquoi pas ? Mais si la technique habite entière­ment la terre, alors les hommes en sont chassés ou exilés ! Il faut choisir. Ceci est une autre histoire, qui n’est pas technique mais éthique.

Texte intitalement publié dans la revue Le Portique, Revue de philosophie et de sciences humaines

voir la page que les Nouvelles Editions Lignes consacre à Jean-Paul Dollé

© Jean-Paul Dollé _ 6 février 2011

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