Œuvres ouvertes

Maurice Nadeau, le sens d’un hommage

un centenaire pour une littérature vivante

Je crois bien que c’est par un auteur contemporain que j’ai entendu parler pour la première fois de Maurice Nadeau. Etudiant en lettres à la Sorbonne, je lisais alors tous les livres de Kenneth White. Ses premiers textes avaient été publiés en France dans la revue Les Lettres nouvelles, puis très vite dans la maison d’édition du même nom. C’est ainsi que je découvrais la « légende Maurice Nadeau ». Kenneth White, venu d’Ecosse, s’était naturellement dirigé vers celle-ci dès son arrivée en France, et qu’il s’agisse justement d’un auteur étranger avait un sens : Nadeau était déjà une figure emblématique de la critique littéraire et de l’édition hors de France, pour avoir publié Lowry, Gombrowicz, Benjamin, et bien d’autres.

Figure de l’édition, certes, mais à part. Dans son dernier livre d’entretiens, Le Chemin de la vie, Nadeau raconte comment il n’a cessé de faire perdre de l’argent aux différentes maisons d’édition qui l’ont accueilli pour diriger une collection. Plusieurs grands éditeurs – notamment Julliard – se sont ainsi servis de son nom pour se donner un authentique cachet littéraire, quand la plupart des livres qu’ils publiaient leur permettaient de faire du chiffre. C’est cette figure de l’éditeur nomade et exigeant que j’ai découverte au début des années 90, en allant écouter Nadeau à la librairie José Corti, où il présentait déjà un livre dans lequel il revenait sur son parcours sinueux et compliqué dans le monde de l’édition.

D’où l’ironie salubre de Nadeau quand il s’agit de répondre aux honneurs qui lui sont faits depuis plusieurs décennies. Ainsi, mardi dernier, il m’a raconté qu’invité à recevoir une médaille – il ne m’a pas dit laquelle exactement – des mains du ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, celui-ci la remisa dans sa poche lorsque Nadeau cita devant lui Flaubert : « Les honneurs déshonorent ». Dans Le Chemin de la vie, il cite l’attitude de ce dernier en exemple : trempant sa légion d’honneur dans son café après l’avoir reçue !

Célébrer Maurice Nadeau aujourd’hui, pour son centième anniversaire, oui, mille fois oui, mais pourquoi ? Certainement pas comme un symbole vivant de la critique et de l’édition française, mais plutôt comme sa mauvaise conscience. Il ne cesse, depuis, plus de trente ans, d’insister sur le caractère marginal de son parcours :

Un véritable éditeur, c’est d’abord un homme qui a une organisation – moi, j’ai toujours travaillé seul ou avec une ou deux personnes… C’est quelqu’un qui a de l’argent – je n’en ai pas… Quelqu’un qui a l’oreille des libraires – il doit y en avoir un sur dix qui s’intéresse à ce que je publie.

Ainsi, quand je lui donne deux de mes textes parus chez Publie.net sous forme imprimée et que je lui parle de cette coopérative d’édition numérique dirigée par François Bon, Maurice tend l’oreille et dit : « Bonne idée de donner à lire ces textes sur Internet avant de les éditer sur papier ! ». Je suis sûr qu’avec quelques années en moins, il se serait intéressé à ces nouvelles formes d’édition, parce qu’elles correspondent au fond à son propre désir, depuis toujours, de donner à lire des auteurs découverts loin des sentiers battus, affranchi des impératifs commerciaux qui dominent actuellement. Cet éditeur centenaire n’est-il pas d’ailleurs passé à l’ordinateur et au format PDF pour préparer la maquette de la Quinzaine littéraire, comme il me le raconte aussitôt après ?

Ce dossier consacré à Maurice Nadeau (photos prises chez lui, extraits de son dernier livre, vidéos), je le veux donc loin des sempiternelles commémorations bonnes à faire vendre du papier. C’est un hommage à un résistant, loin des coteries littéraires et des mécanismes de l’édition actuelle, qui court maintenant au désastre. Résistant ? Voilà un homme qui, face à l’édition marchandisée qu’il abhorre, ne mâche pas ses mots lorsque Pierre Maury lui demande ce qu’il pense de Françoise Verny :

Je crois qu’elle représente un état de l’édition qui est horrible. Ce sont des gangsters, des truands, ces gens s’étripent, se tuent. Elle représente, je crois, un moment de l’édition qui est en voie de disparition. On ne peut pas faire des coups en bourse et aimer sérieusement ce qu’on va proposer ! Bien sûr, il y a toujours, dans l’édition, un côté propagandiste : ce qu’on aime, on voudrait que tout le monde l’aime. Ce n’est pas ça qui me gêne, c’est tout le reste, cette vaste machine dans laquelle on risque d’être broyé. Je me félicite, au fond, d’être resté marginal. Sans cela, je n’aurais pas fait ce que j’aurais voulu.

C’est à cette figure d’un éditeur et critique libre que j’ai souhaité rendre hommage.

Première mise en ligne le 21 mai 2011

© Laurent Margantin _ 17 juin 2013

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