Œuvres ouvertes

Insondable demain (Journal de Russie) (3)

Dimanche 20 juillet 1914

Hier samedi 19 juillet 1914 la guerre a été déclarée entre la Russie et l’Allemagne ; si le mort ne vient m’arrêter, je veux consigner ici tout ce dont je vais être le témoin. Que fait-on dans ma chère France, les dernières nouvelles de ce matin annoncent la mobilisation générale de l’armée française. Je voudrais être là-bas, dans mon cher pays ; mais c’est encore une consolation d’être ici, chez nos amis ; et le peu que je pourrai faire pour les Russes, ce sera de tout mon cœur, comme je voudrais agir pour les miens.
Ce matin, après avoir entendu la messe de 10 heures, le hasard m’a conduite près de la porte du parc, qui donne près de la Caserne des Tirailleurs de la famille impériale. Devant la caserne, sur le boulevard, une foule de soldats étaient massés, derrière les jeunes gens qui n’avaient pas encore l’uniforme, les femmes, les mères, les enfants des soldats ; les officiers, leurs femmes, tous étaient là. Je regardais, me demandant ce qui allait se passer, quand je me sentis tirer par le bras, c’était la femme du major de ce régiment, Madame Ebergarth ; elle me dit qu’on allait lire aux soldats la Déclaration de Guerre, puis qu’on les bénirait après la messe. « Venez chez moi, me dit-elle, en me montrant ses fenêtres situées dans la caserne juste au dessus de l’endroit où étaient massés officiers et soldats ; Je la suivis et j’assistai ainsi à cette cérémonie inoubliable.
D’une voix haute et claire le général commandant du régiment donna lecture de la Déclaration de Guerre au nom de l’Empereur, puis il ajouta quelques phrases vibrantes. Je maudissais ma paresse à apprendre le russe, car je ne pouvais saisir que quelques bribes de phrases « Courage, vous sauverez notre Russie avec l’aide de Dieu » ; sur cette dernière phrase que je compris parfaitement, l’Hymne russe retentit et ce fut une clameur immense. Je vivrais cent ans que j n’oublierai jamais cette minute. Je me sentais transportée d’émotion et d’enthousiasme, il me semblait qu’un écho de notre « Marseillaise » sonnait dans ce déchaînement de ferveur et d’ardeur patriotique. Je n’ai jamais senti comme en cette minute battre l’âme d’un peuple… Ensuite vint la messe chantée par tous les soldats ; le drapeau du régiment, lambeau glorieux devant lequel tous s’étaient découverts, était tenu devant le prêtre officiant.
Après la messe tous les officiers et ensuite leurs femmes vinrent baiser la croix d’or que le prêtre avait brandie comme un symbole de victoire ; puis tenant cette même croix, le prêtre passa devant le front du régiment et bénit tous les soldats agenouillés ; ce fut tout. Au son d’une marche guerrière, tous se dispersèrent.
A trois heures, le Colonel de B. partit pour Pétersbourg où l’empereur devait annoncer la guerre à tous les officiers convoqués au Palais d’Hiver. Le Colonel est revenu très ému et nous a raconté ce qui s’est passé. Tous les officiers étaient réunis dans une salle immense dont les fenêtres donnent sur la Néva. Après que l’Office eut été chanté (car toute manifestation russe comporte en premier une manifestation religieuse), l’Empereur s’est avancé et a annoncé la Guerre, puis d’une voix vibrante, dont chaque mot se détachait nettement il a ajouté « Officiers de l’armée russe je vous bénis et devant vous tous réunis et devant mon peuple, je donne ma parole d’Empereur que je ne finirai pas la guerre tant qu’il restera un seul ennemi dans notre Russie ». De toutes les poitrines est sorti un cri formidable « Vive l’Empereur ! ». Tous les officiers pleuraient et s’agenouillaient, l’Empereur très pâle les bénissait d’un geste large ; et par les fenêtres ouvertes entrait l’immense clameur de tout le peuple massé sur le quai, ou entassé dans des bateaux sur la Neva. L’Empereur se montra aux fenêtres et la clameur montait toujours vers lui, interminable ; cri poussé par des milliers de poitrines, élan de tout un peuple vers Celui qui en cette minute incarnait avant tant de grandeur l’âme même de la Russie.

© journal de Russie _ 24 mai 2011

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