Œuvres ouvertes

Les rêves sans réveil d’Arnaud Maïsetti

Lecture d’Anticipations d’Arnaud Maïsetti paru aux éditions publie.net

Il est curieux de lire ces Anticipations qui, dans un style c’est-à-dire un rythme d’écriture tout personnel, disent un monde qui nous est commun, que nous reconnaissons, même dans ses lignes les plus fantastiques. Comme si, pénétrés, envahis comme nous le sommes des mêmes courants, des mêmes ondes, la plupart de ces paysages nous précédaient avant lecture ou écriture, et que la littérature s’affirmait justement dans cette mise en commun d’un réseau d’émotions et d’angoisses qu’elle n’avait qu’à mettre au jour et assembler le plus intensément possible.

Tremblements de terre, inondations, incendies, mais aussi surveillances policières, contraintes administratives absurdes, déportations sans destination connue, mouvements de population, toutes ces catastrophes que nous narre Maïsetti : depuis combien de temps les connaissons-nous soit par un vécu propre, soit, le plus souvent, par l’exposition tonitruante des écrans et leur mise en scène ?

Ce fantastique-là n’est donc pas celui d’un rêve individuel, coupé des autres, mais celui d’un rêve collectif, contre la parole de Héraclite pour qui l’homme endormi vivrait isolé dans son monde. Au contraire, l’homme qui écrit peut ressaisir cette mise en commun onirique que nous connaissons tous, parce qu’il semble que même éveillés les « outils de communication » nous y plongent continuellement.

Mais cette mise en commun du rêve que nous révèle le récit fantastique ne saurait être fidèle à la réalité même irréelle qui est la nôtre aujourd’hui. Chacun des récits donnés à lire dans Anticipations amplifie la catastrophe – ainsi ce n’est pas un quartier qui brûle, mais toute une ville, et peut-être le monde entier –, lui donnant à chaque fois une atmosphère de fin du monde, et c’est bien en cela que le rêve narratif anticipe, même lorsque les événements évoqués nous relient semble-t-il plus au passé qu’à l’avenir.

C’est que l’anticipation opère par confusion des sphères temporelles, comme dans les songes, et c’est dans cette confusion que l’amplification semble bien nous faire craindre des lendemains sombres. Chaque récit amplifie également l’angoisse qui est la nôtre devant les événements du passé et du présent, anticipe celle à venir donc, comme si notre vie quotidienne connectée à la totalité du monde (ou à son simulacre) prenait, par cette horizon d’angoisse, un sens nouveau que la narration fantastique a pour fonction de délivrer.

Seule une langue ferme et appuyée sur des perceptions fines et précises peut nous faire entrer dans ce rêve, et seule une langue assez impersonnelle et nourrie des paysages contemporains et de l’histoire toujours inachevée peut nous y plonger. Un récit, intitulé justement « Le rêve », nous y conduit : il raconte comment un homme isolé se représente dans son sommeil une foule rassemblée à une Porte pour quitter la ville, comment cette représentation onirique revient, s’efface puis revient pour s’imprimer en lui, et comment se levant un jour il trouve cette foule d’hommes qui comme lui ont rêvé de la même chose. Belle parabole, peut-être, de ce qui nous mène et nous rassemble dans ces pages, à l’âge de tous les désastres.

Lire Anticipations d’Arnaud Maïsetti

© Laurent Margantin _ 7 janvier 2010

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