Œuvres ouvertes

Insondable demain (Journal de Russie) (4)

Lundi 21 juillet 1914

Les nouvelles n’arrivent pas, nous vivons dans une incertitude angoissante. Les quelques télégrammes de France, que publient les journaux russes, me font frémir. Les Allemands sont entrés chez nous par trois points de la frontière, à travers la Belgique et le Luxembourg… Il me semble que je fais un affreux cauchemar ; ma pensée est sans cesse dans mon cher pays ; j’essaye de m’en représenter l’aspect : les régiments en marche, l’animation de Paris et des grandes villes. Quel est l’état d’esprit là-bas ? chez nous ? La bravoure c’est certain, la confiance ? Que Dieu le veuille ; qu’il permette que le droit prime la force, qu’il nous préserve d’une seconde défaite ! … Tous les noms français qui émaillent les journaux russes me font battre le cœur. « Les Vosges, Châlon, Metz, Belfort, oh ! ces souvenirs !... Mon Dieu ! sauve notre France !... Ici c’est aussi les préparatifs de guerre, la ville est comme morte, sans les nombreux soldats et officiers qui l’animent d’ordinaire. Il n’y a plus dans les rues que des vieillards, des femmes et des enfants. Les gamins se poursuivent par bandes armés de sabres de bois, ils jouent à la guerre, et tapent sur les Prussiens.
J’ai vu aujourd’hui un tableau navrant devant une caserne où se rassemblaient les réservistes. Un paysan, tout jeune encore, tenait sur un bras un enfant de 4 ans environ, et sous l’autre bras, un petit paquet noué dans un mouchoir (comme ils en portent tous) ; près de lui marchait sa jeune femme, en état de grossesse très avancée, et tenant à la main une petite fille de 5 à 6 ans. Le frère embrassait l’enfant qu’il avait dans ses bras, la mère pleurait…
Le temps est gris, le ciel maussade, un voile de tristesse semble tout envelopper ; tous les visages sont tristes, les femmes ont les yeux rouges. Nous essayons d’expliquer à nos domestiques ce qu’est l’Europe, nous leur montrons sur la carte : la France, l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne et l’Autriche ; ils sont d’une ignorance étonnante. Yégor, le valet de chambre, auquel je tâchais d’expliquer la carte d’Europe, m’interrompait pour me demander : « Et la Chine, mademoiselle, je ne la vois pas ? » Ils pensent que les Autrichiens vont arriver par Kronstadt, et se demandent quand les Français vont arriver pour se battre avec eux. Candide, ignorant et naïf est le peuple russe.

© journal de Russie _ 31 mai 2011

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