Œuvres ouvertes

Ernesto Sabáto, défenseur du particulier et du concret, par Philippe Chéron

un hommage

Ernesto Sábato est arrivé trop tôt au rendez-vous. Un tout petit peu trop tôt. Il a manqué son centenaire d’un cheveu : à quelques semaines près, il a raté le train du 24 juin 2011 qui allait l’emmener dans son deuxième siècle.

Il s’en est fallu de très peu, et peut-être l’a-t-il fait exprès. Pour éviter une cérémonie forcément ennuyeuse, des hommages qui trop souvent sonnent faux ; pour ne pas se voir obligé aux courbettes et autres salamalecs de rigueur ; pour fuir un monde atroce dont il avait, en dernière instance, horreur.

Il a tiré sa révérence, discrètement, reclus comme il l’était depuis longtemps dans sa maison de Santos Lugares, banlieue de Buenos Aires, loin des rumeurs mondaines, à l’abri des querelles et des polémiques inutiles. Il en avait mené bien assez, et son œuvre resterait, il le savait. En dépit de l’ostracisme qui l’entourait depuis plusieurs années déjà, malgré l’oubli dans lequel certains de ses compatriotes le tenaient, incapables de reconnaître à sa juste mesure l’ampleur d’un esprit indomptable et lucide, la hauteur de ses vues, très critiques, sur la société contemporaine, la grandeur de son œuvre et, du côté de ses responsabilités sociales, l’importance de son rôle de président de la commission d’enquête sur les crimes commis par la dictature de Videla à la fin des années soixante-dix.

Passée de mode selon certains, selon « ceux qui savent », mais en réalité au-delà de toute mode car touchant l’essentiel de la condition humaine, cette œuvre est faite de trois romans et de nombreux essais.
Physicien de formation, après avoir travaillé plusieurs années à l’Institut Curie sur les radiations atomiques tout en fréquentant les milieux intellectuels parisiens de l’époque, existentialistes et surréalistes, notamment, Sábato se tourne définitivement vers la littérature en 1945. Le tunnel (1948) fut reconnu par Albert Camus ; Héros et tombes (1961, d’abord intitulé Alejandra, préfacé par Witold Gombrowicz) est probablement son chef-d’œuvre avec son fameux « Rapport sur les aveugles », inquiétante métaphore sur la cécité humaine et sur la propre cécité qui menaçait son auteur ; et L’Ange des ténèbres (1974), roman de l’échec, du désespoir, de l’apocalypse, qui remporta en 1976 le prix du meilleur livre étranger publié en France.

Sábato s’est beaucoup interrogé sur les problèmes de la science et la technique, sur le destin de notre civilisation occidentale, sur le roman, sur l’art en général, entre autres thèmes. Critique du nouveau roman et des vaines tentatives d’objectivité en littérature, il écrivait dans les années soixante-dix, à propos du structuralisme, de la linguistique, de la philologie, ces paroles clairvoyantes et prophétiques :

« Fort peu nombreux sont ceux qui s’intéressent encore à l’homme en chair et en os : seuls les artistes, la police et quelques penseurs, sous le regard ironique des scientifiques. Il semblerait que la réification de l’être humain n’est pas un malheur, que dans le meilleur des cas il faudrait l’accepter comme quelque chose d’inévitable, comme un progrès qui devrait nous faire danser de joie. Selon ces gens, la simple possibilité que les Japonais parviennent à nous transistoriser devrait être motif de réjouissance. Et cette même euphorie a commencé à dominer dans les théories du langage, au point d’aboutir à un néopositivisme dépersonnalisant et déterministe. L’ « obscurantiste » Karl Vossler, au contraire, s’en remettait à l’esprit, comme Humbolt l’avait invoqué un siècle auparavant, faisant ainsi cause commune avec ceux qui, depuis Kierkegaard, ont pris la défense de l’homme concret contre le Système. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut revendiquer Vossler comme l’un des penseurs du futur, si le futur doit être autre chose qu’une simple collection d’androïdes programmés et manipulés par des ordinateurs. » (« Linguistes et millénaristes », dans Texto Crítico 15, oct-déc 1979)

Dans ses polémiques avec Jorge Luis Borges (étrangement devenu aveugle, lui aussi), Sábato a toujours critiqué le caractère foncièrement abstrait de l’œuvre géniale de son aîné, sa fascination pour une géométrie parfaite, sa préférence pour des personnages exsangues, irréels, se déplaçant en des lieux tout aussi irréels, sans lien avec la basse réalité humaine.

Borges doit-il sa gloire à cet éloignement de la réalité, précisément ? A cette distance qui donne toute sa force à l’allégorie ? A sa prémonition d’un monde déshumanisé, mécanique, virtuel ? Est-ce pour cela que Borges apparaît, pour certains, comme l’écrivain du futur, et Sábato celui du passé ? Probablement, mais de quel futur s’agit-il : un futur cybernétique ou un futur humain ? La discussion est ouverte. Or, les deux positions ne sont pas si antagonistes qu’il y paraît à première vue, car l’un ne va pas sans l’autre. Qu’on le veuille ou non, sauf involution catastrophique le progrès scientifique et technologique est inéluctable ; la seule difficulté – de taille, certes – consiste à faire en sorte que l’homme ne soit pas dominé par la machine et qu’il soit capable de mener ce progrès à bien en harmonie avec la nature.
Et dans ce sens, ces deux œuvres majeures du XXème siècle, loin de s’opposer, se complètent.

© Philippe Chéron _ 21 juillet 2011

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