Œuvres ouvertes

Thomas Bernhard, un portrait, par Christine Lecerf

l’écrivain aurait eu 80 ans cette année

L’être vital

Bien des choses dans la vie de Bernhard demeurent encore dans l’ombre, à commencer par sa naissance illégitime et les traumatismes personnels et familiaux qu’elle a engendrés. Avait-il été le fruit d’un amour impossible, d’une liaison passagère ou d’un acte violent ? Qui était ce père tabou, dont il ne pouvait pas parler à sa mère et dont il découvrit sur une photo avec stupeur à quel point il lui ressemblait : « La ressemblance était stupéfiante. Mon visage faisait plus que ressembler au visage de mon père, c’était le même visage ». Etait-il rebelle, lâche, ignoble ?

De telles questions ont taraudé l’enfant et ont fait naître l’artiste. Elles constituent, comme l’écrivain l’a lui même formulé, « ce fameux vide béant », le trou noir de son oeuvre qu’aucune recherche ne pourra venir combler. Mais l’étude des archives peut venir apporter un éclairage nouveau sur d’autres éléments de la biographie, en particulier sur les amitiés étroites qu’a cultivé Bernhard avec des femmes intellectuelles ou créatrices. Que sait-on par exemple du rôle effectif joué par de grandes figures poétiques comme Christine Lavant ou Ingeborg Bachmann dans la vie et l’oeuvre de ce soi-disant « misogyne » ? On a longtemps considéré Bernhard comme un solitaire frustré qui avait peur des femmes et comme un artiste phallocrate qui les réduisait au silence. Eclairer cet aspect de la vie de Bernhard permettrait de corriger quelques clichés sur l’homme mais aussi de réévaluer le rôle capital des personnages féminins dans son oeuvre. Bernhard avait pourtant multiplié les gestes artistiques qui allaient dans ce sens. En 1986, dans son roman « Extinction », il avait redonné corps et voix à la poésie d’Ingeborg Bachmann dans la figure de la poétesse Maria : « Dans chaque ligne qu’elle écrit, elle est toute entière, tout vient d’elle ».

En 1987, il avait insufflé une nouvelle vie à la poésie de Christine Lavant, en publiant un choix de ses poèmes, les considérant comme "le témoignage élémentaire d’un être abusé par tous les bons esprits, sous la forme d’une grande oeuvre poétique que le monde n’a pas encore reconnue à sa juste valeur ». Bernhard n’était nullement un monstre dénué d’amour, il luttait au contraire contre sa banalisation littéraire dans l’effusion sentimentale ou le kitsch pathétique. Pour exprimer le caractère unique du lien qui l’unissait à la femme qui l’a accompagné pendant plus de trente ans, Hedwig Stavianicek, Bernhard n’a pas écrit une histoire d’amour, il a crée un mot nouveau : der « Lebensmensch » ou l’être vital. Un mot, dont il a enfoui la signification personnelle dans son roman « Le neveu de Wittgenstein » : « Les initiés savent tout ce qui se cache derrière cette expression : « être vital », et d’où je tire depuis plus de trente ans ce que j’ai de force et ce qui me permet chaque fois de survivre, et que je ne trouve que là, c’est la pure vérité ». Ce mot a aujourd’hui pris place dans la langue allemande pour désigner un seuil maximal dans l’importance de toute relation.

Nous, c’est moi

Mais c’est sans doute la reconstitution de la « bibliothèque » de l’écrivain qui peut offrir les découvertes les plus fécondes. C’est en tout cas ce que rêve de savoir tout lecteur de Bernhard confronté à ses textes, qui bouleversent en profondeur nos habitudes de lecture. Car, lire Thomas Bernhard ne consiste pas seulement à l’identifier comme le créateur d’une œuvre souveraine ; c’est aussi percevoir l’air de famille qui l’affilie à une communauté artistique et intellectuelle, dont il a immortalisé les traits.

Bon nombre de personnages dans l’œuvre de Bernhard lui ressemblent et se ressemblent entre eux sans jamais pour autant se confondre. Bernhard rend ainsi d’autres destinées artistiques et intellectuelles indissociables de son art de la représentation de soi : « Nous c’est moi ». Son autoportrait est toujours un portrait de groupe. Cette impression d’un air de famille résulte d’une superposition de visages que Bernhard a rencontrés dans sa vie - comme la figure du grand-père écrivain Johannes Freumbichler, de l’ami philosophe Paul Wittgenstein ou de la poétesse Ingeborg Bachmann - mais également de visages rencontrés au fil de lectures- comme Montaigne, Stifter ou Wittgenstein. Cet air de famille ne se limite pas à la physionomie des personnages. Les chemins qu’ils parcourent, les paysages et les lieux qu’ils traversent, les pensées qui les habitent suscitent d’incessantes comparaisons avec l’œuvre des écrivains ou des penseurs qu’ils incarnent fugacement. Au texte de Bernhard se superposent donc d’autres textes en une partition de langage qu’il convient de déchiffrer comme on interprète un morceau de musique : « Ce que d’autres font avec les sons, moi je le fais avec les mots ».

Bernhard a également beaucoup joué dans ses interviews avec les noms d’autres écrivains et les titres d’autres livres. Et il n’a cessé d’attirer l’attention sur l’importance de la citation dans son écriture : « Au fond, tout ce qui est dit est cité ». Or, on ne sait toujours pas avec exactitude quel lecteur a été Bernhard, ni de quelle nature et de quelle ampleur ont été ses lectures. Etait-il ce génial mystificateur, dont l’érudition se limitait à du « name-dropping » ? Etait-il au contraire ce fanatique de l’esprit, qui cultivait la lecture comme un exercice de la pensée ? Qu’avait-il lu réellement : très peu de romans, plus de poésie, trop de philosophie ? Et lisait-il vite et beaucoup à la Montaigne ou peu et intensément à la Wittgenstein ? L’inventaire détaillé de sa bibliothèque, l’examen attentif des traces laissées par sa lecture sur les pages de ses livres pourrait ouvrir de nouvelles pistes dans la réception d’une oeuvre, qui n’a nullement été créée ex-nihilo. Bernhard n’aura eu lui-même aucun descendant mais il est parvenu à s’entourer d’une famille de « frères livresques » et de « relations de papier ». Pour paraphraser Paul Valéry, dont Bernhard disait qu’il devait régulièrement racheter le « Monsieur Teste » parce qu’il l’abîmait à force de le lire, toute l’oeuvre de Bernhard a poussé sur d’autres livres.

© Christine Lecerf _ 7 août 2011

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