Œuvres ouvertes

Grabschke (36)

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Ne trouvez-vous pas ces bacs à fleurs vides sinistres ? me demandait Grabschke assis devant la tombe de l’éditeur oublié. La tombe de l’éditeur oublié est une de ces tombes où j’aime venir m’asseoir les jours comme aujourd’hui, quand je désespère de la littérature qui n’est décidément qu’un vaste cimetière. Ce sont des jours où les mots sont vides comme ces bacs à fleurs, ce sont des jours où c’est la foule dehors qui décide de leur sens, au point que tous les mots dont je me sers moi-même finissent par me faire désespérer et que je me tais. Cet éditeur était un homme célèbre dans le petit milieu de l’édition. Les auteurs le courtisaient, les critiques le craignaient, il faisait la pluie et le beau temps à chaque automne lors de l’attribution des prix. Et voilà ce même éditeur perdu au milieu de toutes ces tombes, sans aucune fleur, sans autre visiteur que moi pour me rappeler encore de lui et de sa gloire passée. N’est-ce pas, cher ami, la tombe de la littérature par excellence, dans ce qu’elle a d’évanescent, de provisoire, de futile au fond ? N’est-ce pas la tombe de la littérature dévoyée par tous ces éditeurs et ces critiques mondains qui la font parler en leur nom, avec leurs mots creux qui servent aussi la foule ? s’emportait Grabschke devant la tombe de l’éditeur oublié. Soudain, quelques lourds croassements couvrirent la voix tremblante de Grabschke.

© Laurent Margantin _ 22 septembre 2011
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