Œuvres ouvertes

Grabschke (40)

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Chaque matin, le corbeau accueillait Grabschke, que je retrouvais moi dans l’allée principale du cimetière où j’aimais rester assis un moment sur un banc. Puis, sans un mot, je suivais Grabschke suivi par son corbeau. Au fil des journées, l’ordre variait. Il pouvait ainsi arriver que Grabschke suive le corbeau, ou que je le suive moi. L’oiseau était toujours là en train de nous observer, mais à vrai dire je l’observais autant que lui m’observait et observait Grabschke. D’autre part, je surprenais parfois des regards en coin de Grabschke : il était probable que lui aussi nous observait tout en étant absorbé dans sa contemplation d’une tombe. Je cherchais régulièrement le corbeau du regard, toujours inquiet de savoir où il était posé, en train de nous observer de son œil noir. En même temps, je ne cessais de regarder Grabschke assis sur son siège pliant, voûté, comme plongé dans une prière. Mais lui veillait aussi à regarder régulièrement où je me trouvais – à sa droite, à sa gauche, ou derrière lui –, et il se tournait parfois pour voir où était niché son corbeau. Si bien que je finis par me demander qui suivait qui. Grabschke n’était-il pas guidé par l’oiseau noir, ne cherchait-il pas à deviner par avance vers quelle tombe celui-ci allait se diriger ? Et moi, n’étais-je pas aussi inquiet de le savoir ? J’observais Grabschke qui m’observait et observait le corbeau. Le corbeau nous observait tous les deux. Oui, qui suivait qui, tout au long de ces journées au cimetière ?

© Laurent Margantin _ 25 septembre 2011
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