Œuvres ouvertes

Grabschke (50)

...

Grabschke avait oublié ma présence. J’étais debout derrière lui, et derrière moi le corbeau était perché sur un caveau voisin, silencieux mais toujours attentif au moindre de nos gestes. Nous bougions d’ailleurs très peu, Grabschke et moi. Assis sur son siègle pliant, il était penché sur la tombe, et il parut bientôt recroquevillé sur lui-même. Il lui arriva pourtant à deux reprises de sortir de son silence et de cette prostration. Je l’entendis alors parler, mais très bas, trop bas pour que je puisse entendre ce qu’il disait. Tout en parlant, il sortit ses mains de ses poches et les tint ouvertes devant lui. On aurait dit qu’il tenait un livre entre ses mains, et le mouvement soudain de ses doigts à certains instants semblait signifier que Grabschke tournait les pages d’un livre invisible qu’il paraissait lire à voix très basse, décidément trop basse pour que je puisse entendre, alors que je me tenais juste derrière lui et que cet endroit du cimetière était absolument silencieux. Troublé par cette espèce de lecture ou de récitation d’un texte invisible, je me baissai vers lui, plaçai une oreille juste en face de son visage aux yeux clos, puis tentai même de la placer tout à côté de sa bouche dont s’échappaient quelques mots, mais je ne pus rien comprendre de ce qu’il disait. Récitait-il quelque passage de la Recherche du temps perdu, comme je le supposais alors ? Etait-il le prêtre d’une religion inconnue ? (pensée grotesque qui me traversa également l’esprit, tant la scène évoquait d’anciens rituels). Penché sur Grabschke, je pouvais distinguer très nettement le mouvement rapide de ses lèvres dont se dégageait désormais une espèce de sifflement rauque, puis plus qu’un léger souffle, enfin plus rien. Mais ce qui me troubla infiniment lorsque cessa cette récitation, ce fut de voir pour la première fois la peau de Grabschke d’aussi près. Sa peau était devenue grise – mais peut-être l’avait-elle toujours été, et je ne l’avais jamais observé, faute d’avoir pu être aussi proche de lui. Sa peau était granuleuse, épaisse, elle ressemblait plus à la carapace d’une tortue qu’à de la chair humaine, oui, sa peau semblait durcie, pétrifiée même. Je n’osais la toucher, de peur de sortir Grabschke de sa méditation, mais à force de la regarder d’aussi près j’en étais désormais certain : son corps n’était plus composé de chair, mais d’une pierre mate et grise, à certains endroits plus sombre qu’à d’autres, et – rêvais-je ? – parcourue de minuscules cristaux au sein desquels je pouvais reconnaître, reflétés, tous les lieux du cimetière que, Grabschke et moi, nous avions explorés ensemble.

© Laurent Margantin _ 8 octobre 2011

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