Œuvres ouvertes

Hôtel-Dieu et L’Enfant secoué, de Patrick Froehlich

par Noëlle Rollet

Intus et in cute.

L’Enfant secoué, Hôtel-Dieu : deux monologues déferlent, portés par la voix de deux femmes, mères toutes deux – à moins que ce ne soit leurs monologues qui les portent l’une et l’autre, et le lecteur avec. La parole qui s’y joue est âpre et exigeante : elle raconte un drame, vécu du dedans, et la mise en mots n’est pas ici commode moyen d’effacer la douleur, de donner du sens. Bien au contraire, la scène où se joue le monologue intérieur restitue la permanence de ce qui, une fois advenu, ne peut être effacé mais habite encore le présent, voire le provoque. D’où la violence particulière de chacune de ces deux voix.
L’une (L’Enfant secoué) se débat avec son rêve qu’elle voit en train de lui échapper, et retrace pour son enfant tout juste né une sordide histoire d’amour en proie à toutes les misères du corps. Sans concession, Patrick Froehlich nous fait partager la moindre de ses pensées : pénibles obsessions, vulgarité assumée, mais aussi lyrisme naïf et enthousiasmes. Une comptine rythme le tout, berce l’enfant qui pourrait faire barrage à toute cette misère dont il est aussi l’incarnation.

L’autre (Hôtel Dieu) tente de comprendre l’affolement passé qui affleure encore, pour chasser, peut-être, le fantôme de l’hôpital. Les émotions se bousculent, entrave le discours accompagné par un incessant martèlement de cœur. La parole persévère, profuse et hésitante : peut-on arrêter un jugement sur ses collègues, sur soi ? En contrepoint, la voix de l’une de ses collègues, sans enfant, fait entendre les mêmes doutes. Leur ensemble atteint à un certain apaisement, sans que soit pour autant levée la violence qui plane au-dessus des corps des patients et de leurs médecins.

Pour aborder ces deux thèmes « sociaux », maltraitance et performance de la médecine, Patrick Froehlich choisit un point de vue intime qu’il ne quitte jamais, fidèle au désarroi qui cherche à reprendre pied, s’enlise et se répète, semblant ne raconter qu’incidemment les événements, dans une temporalité bousculée, au gré des réminiscences de ses deux personnages, mimant même l’incohérence de propos que l’on se tient à soi-même, pour tenter de se convaincre ; pourtant, il ne perd jamais son lecteur. Son tour de force est de rendre la tension qui anime ces deux quêtes incertaines dans une prose exigeante et variée : par la grâce du rythme et du son, sa langue brasse les voix, conduit du murmure au hurlement sans fausse note, tenant de bout en bout le lecteur en haleine.

C’est l’été, c’est pendant une de ces années où je remets régulièrement tout en cause, c’est dans ma maison, je me suis promenée longtemps dehors, c’est un dimanche où je suis de repos, je marche sur la terre qui m’a retenue de partir pour un an, pour deux ans, la terre est molle il a beaucoup plu les jours derniers, c’est le premier jour où on peut à peu près sortir, je marche dans la terre, on s’enfonce par endroits, c’est dimanche et je n’ai pas froid, c’est l’été à l’entrée dans l’automne et les feuilles sont d’un vert foncé, très foncé elles vont bientôt mourir. J’ai marché le long de la route, elle était déserte, je ne risque rien et c’est ainsi que je me retrouverai. À un moment je suis à l’entrée de mon terrain, je devine l’horizon sous la lune et je marche seule sous la nuit, à égale distance du ciel et de la terre. Ce que je pense, et c’est cela que je voulais dire, c’est que j’ai été à deux doigts de pousser un cri, un grand et joyeux cri, qui résonnerait par-delà la terre détrempée, au-delà de l’horizon. Dans cette joie-là je chercherai ma vie, je crierai une bonne fois pour toute que ma vie est là mais je ne le fais pas, je ne l’ai pas fait. Je me remets en route, je tourne le dos à l’horizon, je rentre avec le bruit de mes talons sur la route, le bruit dans le corps, seulement ce bruit, pa / pam. Ce sont des moments comme celui-là que je regrette mais je ne regretterai pas d’être restée, un jour je me le dirai, j’y arriverai, j’en arriverai à la conclusion que finalement, mais je ne l’avouerai jamais, c’était mieux que je reste.

Patrick Froehlich, Hôtel-Dieu & L’Enfant secoué, éditions Publie.net, 428 pages

© Noëlle Rollet _ 1er février 2012

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