Œuvres ouvertes

Chasser la crapule du pouvoir

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Chasser la crapule du pouvoir me paraît être le seul mot d’ordre valable aujourd’hui en France. Mot d’ordre de nature morale avant tout, car peu m’importe la politique après les dix années que nous venons de vivre. Qu’on choisisse n’importe qui à mettre à la place de la crapule, cela m’est égal au fond tant que, sur un plan moral, la personne désignée vaudra mieux que la crapule qui s’y trouve aujourd’hui (il ne pourra évidemment pas s’agir de la fille d’un ancien tortionnaire).

On trouvera mille raisons pour expliquer mon choix du mot crapule [1], et je n’en ferai pas la liste ici. Toute personne douée de jugement moral, de mémoire et de quelques capacités d’analyse saura de quoi je parle. La crapule. Le crapuleux. La crapulerie. A l’aide de ces trois mots, on pourrait écrire l’histoire de la France des trente dernières années. Comment un ancien tortionnaire se mit à se servir de certains mots pour stigmatiser une partie de la population française. Comment, en raison de son succès, des hommes de droite ayant accédé au pouvoir commencèrent à mettre en pratique le programme de l’ancien tortionnaire : le spectacle des charters pour séduire une partie de la population « bien française ». La crapulerie d’Etat mise en marche à petits pas. Comment un homme soutenu, formé, promu par ces hommes de droite au pouvoir en vint à pousser plus loin cette crapulerie d’Etat par tous les moyens dont il disposait (je ne ferai pas, ai-je dit, la liste de toutes ses actions crapuleuses en tant que ministre du budget, de l’économie et de l’intérieur). Comment cet homme, parvenu au pouvoir, s’imposa comme la crapule de la Cinquième République, s’entourant de petites crapules dignes de lui qui, mois après mois, s’efforcèrent de grandir en crapulerie. Comment une partie de la population, excitée par la crapule au sommet de l’Etat qui maniait avec tant de brio son art de la crapulerie, en vint à rêver de commettre de petits actes crapuleux. Comment de plus en plus d’actes crapuleux furent observés sur le territoire, dont la crapule au sommet de l’Etat n’était jamais responsable, car il s’agissait de crapuleries individuelles, bien loin de son trône crapuleux. Etait-ce donc cela, la crapulerie ? Cette innocence de la crapule suprême, qui parlait au nom d’une crapulerie dite générale, devenue donc acceptable parce que normale, commune ? L’espèce humaine était-elle donc destinée à la crapulerie, donnée quotidiennement en exemple par des journalistes serviles, des PDG sans foi ni loi, des people cyniques ? Qui était le plus crapuleux d’entre eux ? Difficile à dire. Qu’avaient-ils commis de plus crapuleux ? Là aussi, difficile de répondre. Visiblement, les crapules faisaient des concours de crapulerie jour et nuit. Ils ne faisaient jamais de pause, la crapulerie étant devenue un terrible excitant qui les faisait agir avec toujours plus d’énergie, car ils étaient insatiables. Après un mot ou un acte crapuleux, leur faim se calmait un instant, mais l’instant suivant elle les reprenait, et la crapulerie les entraînait plus loin encore.

La crapulerie avait fini par envahir tous les niveaux de la société. Les crapuleux, pendant dix ans, avaient bien travaillé. Ils demandaient au peuple de leur accorder cinq ans de plus pour finir le travail. Combien d’électeurs crapuleux voteraient donc pour la crapule, cette fois-ci ? L’histoire de la crapulerie d’Etat n’a pas encore été écrite, peut-être n’est-elle-même pas achevée, mais nous qui savons ce qui se trouve derrière les mots crapule, crapuleux, crapulerie, nous n’avons qu’un seul mot d’ordre : chasser la crapule du pouvoir.

Première mise en ligne le 19 mars 2012

© Laurent Margantin _ 15 avril 2012

[1Le premier à avoir désigné le mal dont souffre ce pays s’appelle Reger, voir son texte : « Le vrai problème de la France est la crapulerie d’Etat »