Œuvres ouvertes

Edward James l’anarchitecte

par Philippe Chéron

Une dizaine de tonnes d’archives retrouvées à Los Angeles en 1985. Des valises en tout genre, des malles, des caisses, un invraisemblable bric-à-brac, mais aussi des chefs-d’oeuvre de peinture contemporaine : Dali, Magritte, Grosz, Tanguy, Duchamp, etc. Et des manuscrits, des documents, des lettres, une mine d’or permettant de mieux comprendre tout un pan de l’histoire de l’art au XXème siècle, notamment celle du surréalisme et ses alentours.

Plus au sud, dans la huastèque mexicaine, pas moins de trente-six constructions inachevées s’intègrent étonnamment à la nature tropicale environnante : un incroyable parc délirant d’une trentaine d’hectares au lieu-dit Las Pozas, près du village de Xilitla (« là où naissent les escargots » en langue nahuatl), État de San Luis Potosi, à environ 300 km au nord de Mexico.

Tel est le double héritage du « loco excéntrico » que fut Edward James, ce fervent amateur de « l’aventure du désordre » né en 1907 dans le Sussex et décédé en 1984 à San Remo : les traces de son passage sur terre. Un héritage fabuleux, qui a mis longtemps à être reconnu hors des milieux spécialisés. Le mérite du livre d’Anne Vallaeys, Edward dans sa jungle, est précisément de reconstruire minutieusement la vie et l’œuvre fort originales de cet Anglais aussi richissime qu’extravagant.

Fils d’aristocrates proches de la famille royale, orphelin de père à cinq ans, à la mort de sa mère (avec laquelle il avait des rapports extrêmement tendus) puis d’un oncle d’Amérique, Edward hérita de six millions de dollars. A vingt et un ans. D’aucuns ont pu dire qu’il les gaspilla en « inutiles folies » ; mais nombreux sont ceux qui pensent qu’en réalité il les a employés largement afin de satisfaire ses lubies, son goût pour l’étrange, le bizarre. Sans compter l’aide qu’il a généreusement apportée aux artistes d’avant-garde en acceptant de financer des spectacles (comme les Ballets 33 avec Balanchère, l’opéra « Les sept péchés capitaux » avec Bertolt Brecht et Kurt Weill) ou d’acheter les tableaux de peintres inconnus à l’époque mais qui atteindraient une célébrité mondiale comme Magritte et Dali, entre autres. Et cette fortune lui a également permis de matérialiser ses rêves dans son paradis de Xilitla.

Plus qu’avec les humains, il s’était « toujours senti en sécurité parmi les oiseaux, les animaux », et la découverte de Xilitla en 1947 avec son ami Plutarco Gastelum, après maints efforts, quelques succès, beaucoup d’échecs au cours de sa jeunesse, le mettra face à ce qu’il cherchait secrètement, inconsciemment : « Je recherchais une ambiance, une atmosphère, la beauté, un Eden où je pourrais tout inventer. » Il a bien dû se douter qu’il allait y vivre pour toujours car il retrouvait, en tropical, le paradis bucolique de son enfance : ce gigantesque domaine (six mille hectares) de West Dean, Sussex, peuplé de faux-semblants et de trompe-l’oeil, où il avait grandi et qui avait fortement contribué à développer son monde intérieur et sa faculté d’émerveillement, ultime refuge contre les absurdités imposées par la société de son temps et les excès d’une upper class se laissant aller après tant d’années de puritanisme victorien.
Le roi Edouard VII, fameux noceur, était un habitué des cocktails, réceptions et autres parties fines dans la propriété familiale de West Dean : un manoir d’une centaine de pièces, des dépendances, des bois, des fleurs exotiques toutes plus belles les unes que les autres, quinze serres où s’épanouissaient cinq mille orchidées… Les mauvaises langues ne manquaient pas de murmurer qu’Edward était en fait le fruit d’une bâtardise, le prince régnant pouvant bien être son aïeul… Sa sœur Audrey, quant à elle, aurait été engendrée en Russie par sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères…
Après avoir fréquenté assidûment les milieux d’avant-garde et croqué une partie de sa fortune en Europe, James dépensera le reste à Xilitla pour ériger un palais de courants d’air. S’il y a un architecte surréaliste c’est bien Edward James, dont l’œuvre est à l’opposé de la conception moderniste d’un Le Corbusier pour qui la maison devait être une machine à habiter. Loin de tout fonctionnalisme, il exalte la gratuité, il mine la dimension économique de l’architecture. Comme le dit Jaime Moreno Villarreal, il se laisse guider par le hasard, par l’humour, il préfère l’insolite à l’harmonie, l’absurde au beau, l’acte direct au projet.

A l’instar du nautile, qui n’habite que temporairement la loge la plus récente de la coquille qu’il construit peu à peu, James bâtit pour habiter puis abandonner, construire à nouveau, sans fin. Suivant ainsi strictement l’injonction du proverbe arabe qu’il cite dans une lettre écrite après le désastre d’une incroyable tempête de neige qui avait détruit en 1962 des centaines d’hectares de plantations, dont son jardin des tropiques, ses orchidées, catleyas, camélias et autres merveilleuses filles-fleurs cultivées avec amour : « Ne finis jamais de construire ta maison. » Et il enchaîne, maintenant prêt à se lancer dans son nouveau projet : « Continuer, poursuivre toujours… Je n’étais pas fou, cette sagesse me convenait. » Il se promet alors d’édifier un parc onirique peuplé de structures en béton tirées de ses propres songes, livrées aux imprévus de leur réalisation matérielle, un jardin fantastique de plantes qui ne succomberaient jamais plus à l’aléa des intempéries.

De gigantesques fleurs de béton ne tardèrent pas à s’élever dans la jungle, des escaliers grimpant vers le ciel mais n’atteignant aucun palier, des colonnes ne supportant rien, un théâtre destiné à l’envol des colombes, des portes ouvrant sur le vide… L’anarchitecte s’en donne à cœur joie, fournit du travail aux maçons et artisans du village, s’y installe définitivement tout en poursuivant ses voyages à travers le monde, fait accepter toutes ses fantaisies architecturales. On le prend pour un fou (« el Inglés loco ») qui ne fait que du travail inabouti, improductif. Il n’en a cure : il vit en intimité avec son inconscient, pour lui le rêve est le monde même et il réalise librement son rêve ; d’autant plus qu’on le laisse tranquille car il se tient à l’écart, son univers personnel étant ailleurs, dans ses forêts, et car il paie bien.
Il faut savoir que dans sa jeunesse, Edward James aurait aimé être poète, qu’il a écrit et publié. Sans succès aucun. Son second recueil, Vingt sonnets à Mary, avait été cruellement descendu en flammes par Stephen Spender : « Sir James est fort riche… Ne dit-on pas qu’il s’est offert un Rembrandt pour son dernier anniversaire ? Il pense probablement qu’il peut acquérir le talent du poète. »

Or, James n’a pas cessé d’écrire tout au long de sa vie (des poèmes, son autbiographie, un fort intéressant article sur son expérience avec le peyotl). Mais ne peut-on pas dire qu’au-delà des paroles, son grand-œuvre se trouve à Xilitla ? Que ses constructions fabuleuses se dressent dans la jungle pour répondre au bruissement des feuilles dans le vent, au froissement des pétales qui cherchent la lumière du soleil, au chant des oiseaux et aux cris des animaux ?

Anne Vallaeys, Edward dans sa jungle, Paris, Fayard, 2010.

Jaime Moreno Villarreal, La escalera anaranjada, Mexico, Aldus, 2003 (suivi de « Cuando cumplí cincuenta años », de Edward James, texte où il décrit son voyage après l’absorption de peyotl).


XILITLA

là où naissent les fleurs

A Jean Schuster, Lourdes Andrade et Andrea Revueltas, in memoriam

enfin
nous y voici
lacets de bambou
feuilles métalliques bourgeons de béton
tourbillon de colonnes à l’assaut des nuages
palais de rêve antichambre des désirs
collines abruptes aux racines glissantes
s’enfonçant vers l’abîme
heurt brusque contre le roc
hauteurs sans nom
prestige de la folie

il ne tient qu’à toi d’y pénétrer

fûts tronqués clairières troubles
des marches incertaines dans les spirales infinies
noces du végétal et de la pierre
du ciment et des fleurs
demeure impossible aux pièces béantes
temples aux rituels mystérieux dans l’ombre des orchidées
passerelles volantes escaliers se perdant dans l’espace

on n’attendait plus que toi

cryptes éventrées
alléchantes
chapiteaux de fleurs vénéneuses
gloire tropicale
sur fond d’oiseaux noirs aux ailes de forêts
nuits froides moiteur à midi

tu ne seras pas déçu

ogives ornées de persiennes de lianes
pirouettes livrées à tous les vents
baies libres de portes de gonds de serrures
guetteur aux yeux d’humus
cage aux fées
écrins d’étoiles et de boas constrictors
bassins en cascade où venaient s’abreuver
des cygnes de Bavière
entrelacs stupéfiants de fleurs de branches d’arc
fougères murmurantes dans les murs
mousse bouillonnante s’écoulant des pierres
constructions échevelées édifices hirsutes formes hagardes
rencontre de l’aérien et de la matière
vertige du délire abandon au sens plastique
intégration parfaite dans la gratuité

pour toi
en toi

Xilitla, janvier 1994

JPEG - 1.4 Mo

© Philippe Chéron _ 17 avril 2012

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