Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/oeuvreso/www/config/ecran_securite.php on line 283
Oeuvres Ouvertes : Fritz Mauthner, ou le tournant linguistique de la modernité, par Jacques Le Rider

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Fritz Mauthner, ou le tournant linguistique de la modernité, par Jacques Le Rider

...

Né en 1849 dans une famille juive de culture allemande, Mauthner passa son enfance dans la petite ville de Horzitz-Horice, voisine de Sadowa, en Bohême, puis, de 1855 à 1876, sa jeunesse à Prague. L’expérience de la guerre des langues allemande et tchèque en Bohême, le conduisit, dans ses mémoires intitulés Une jeunesse pragoise, à prendre le contrepied de ce que Claudio Magris appelle « le mythe habsbourgeois » de la coexistence harmonieuse des nationalités en Autriche-Hongrie. Les Contributions à une critique du langage, monument du scepticisme, pour ne pas dire du nihilisme linguistique, tirent à leur manière les conséquences théoriques de l’échec des ordonnances linguistiques du gouvernement viennois de Badeni qui avaient plongé Prague dans une sorte de guerre civile en 1897.

Fervent partisan de la politique de Bismarck et admirateur du nouveau Reich, Mauthner quitte Prague pour s’installer à Berlin en 1876, tournant le dos à la monarchie habsbourgeoise qui, à ses yeux, ne défend pas assez énergiquement la nationalité allemande contre les autres. Mais à Berlin, Mauthner déchante vite : Les Contributions à une critique du langage, publiées en 1901 et 1902, peuvent aussi être interprétées comme écho de la controverse berlinoise sur l’antisémitisme qui, en 1879-1881, avait mis en évidence la crise des valeurs du système culturel de la Bildung constitué à l’époque de Goethe et de Humboldt et fondé sur la certitude selon laquelle la connaissance des langues est la base de la culture néo-humaniste. En 1881, cinq ans après son départ son Prague et son installation à Berlin, Mauthner publie le roman Der neue Ahasver (Le Nouveau Juif errant), qui prend position dans la controverse opposant les antisémites qui partagent le point de vue de l’historien Treitschke aux intellectuels anti-antisémites dont Mommsen est le porte-parole. Mauthner dédie son roman à Mommsen et analyse l’émergence du nouveau code culturel antisémite. Vingt ans plus tard, dans les Contributions à une critique du langage, le sentiment de crise culturelle prend les dimensions d’un système. Mauthner s’en prend à la grande parlerie illusoire et mensongère qui se donne le nom de civilisation.

À Berlin, Fritz Mauthner s’affirme comme un des journalistes les plus en vue de la capitale du Reich et comme un romancier à succès. Il récapitule son itinéraire du réalisme au naturalisme en 1887, dans le recueil d’essais De Keller à Zola (Von Keller zu Zola). Se présentant comme un disciple du romancier zurichois Gottfried Keller et comme un défenseur du nouveau naturalisme, malgré ses réserves face aux œuvres de Zola, Mauthner admirait son contemporain Theodor Fontane, dont il fut le correspondant régulier. Aujourd’hui, la plupart des romans et l’immense production journalistique de Mauthner sont tombés dans l’oubli. Ils présentent cependant un grand intérêt historique : durant ces trois décennies berlinoises, Mauthner joua un rôle important dans les débats esthétiques et politiques de l’époque bismarckienne et wilhelminienne.

En 1901, lors de la publication des deux premiers volumes des Contributions à une critique du langage, Fritz Mauthner a 52 ans. Il surprend ses contemporains par un changement de registre radical. Les rédactions, habituées aux chroniques littéraires et théâtrale de ce pape de la critique berlinoise et aux romans de cet auteur prolifique et apprécié par le grand public, découvrent un essai de philosophie du langage colossal : chacun des trois volumes des Contributions dépasse les sept cents pages !). L’ouvrage est ambitieux, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que d’une critique de la tradition métaphysique et d’une refondation de la théorie de la connaissance, et inclassable : Mauthner est un autodidacte, il écrit certains chapitres avec la plume alerte d’un publiciste de métier. Mais d’autres parties ont toutes les apparences d’une thèse universitaire, récapitulant quelques grands problèmes de la philosophie, de Platon et Aristote à Kant, Schopenhauer et Nietzsche, prenant position sur quelques questions controversées des sciences humaines de son temps.

Pour Mauthner, il s’agit d’une véritable conversion intellectuelle : il se consacre désormais à son œuvre théorique et à sa quête d’une sagesse philosophique à laquelle il donnera le nom de « mystique sans Dieu ». En 1905, il démissionne de la rédaction du Berliner Tageblatt, il abandonne sa résidence de Berlin-Grunewald et s’installe à Fribourg-en-Brisgau où il reprend des études universitaires. Depuis l898, il s’est lié d’amitié avec le brillant intellectuel et socialiste libertaire Gustav Landauer, dont l’aide lui a permis de mener à bien les Contributions à une critique du langage : Fritz Mauthner a changé de champ. Lui qui avait conquis une position en vue dans le champ médiatique berlinois et une notoriété qui garantissait une bonne diffusion à chacun de ses romans et de ses recueils d’essais, ambitionne à présent être reconnu dans le champ intellectuel. N’ayant jamais pris pied dans la carrière universitaire, il largue les amarres qui le retenaient au sein de la vie littéraire berlinoise et assume le risque de tout recommencer à zéro.

Cette deuxième carrière est couronnée de succès, puisque les Contributions à une critique du langage, puis le Dictionnaire de la philosophie (1910-1911), se sont imposés comme des ouvrages de référence de la modernité, alors que le « premier Mauthner » publiciste et romancier est presque entièrement tombé dans l’oubli. Nous montrerons que cet oubli est injustifié : certains de ces romans valent ceux de Spielhagen et sa conception du réalisme et du naturalisme retient l’attention.

Cette rupture de Fritz Mauthner avec sa brillante carrière d’homme de lettres donne rétrospectivement tout son sens à la satire de la presse qu’il avait publiée en 1888, Schmock ou la carrière littéraire du temps présent [1] , qui, dans son titre, fait allusion au personnage créé par Gustav Freytag dans la comédie satirique Les Journalistes [2]. La désillusion qui conduit Mauthner au scepticisme linguistique des Contributions à une critique du langage est aussi une autocritique : sa belle carrière de journaliste dans le groupe de presse de Rudolf Mosse ne l’a pas empêché de considérer la presse comme une industrie de production de paroles creuses et de douter de la réelle valeur de son œuvre littéraire, malgré les suffrages du public et de la critique, forcément partiale envers un éminent confrère.

Radicalisant la critique schopenhauerienne et nietzschéenne du langage, renouant avec la tradition de l’empirisme anglais, de Locke à Hume, Mauthner soutient que penser, ce n’est que parler. Que l’intellect se réduit à une activité linguistique. Que le sujet parlant est un receptacle de sensations et de souvenirs de sensations où le langage ne sert qu’à mettre un semblant d’ordre. Si tous les objets tenus pour extérieurs sont des objets internes, c’est-à-dire des sensations, il est illusoire de penser que toutes les subjectivités perçoivent les mêmes objets de la même façon. Mais la langue produit un « effet de communication » qui nous pousse, lorsque nous utilisons les mêmes mots, à faire comme si nous parlions des mêmes choses et comme si les individus se comprenaient, alors que les mots les séparent et les isolent, car ils composent, selon Mauthner, un langage privé. La langue parlée au sein d’un groupe social, d’un peuple, d’une nation, n’est que le « tronc commun » de tous les langages privés et des idiosyncrasies des locuteurs.

Cette langue de « tronc commun » fonctionne assez bien du point de vue pragmatique, elle assure les interactions et les transactions de la vie quotidienne. Nos paroles permettent un « agir communicationnel » qui convient à la vie sociale. Mais cet usage de la parole pour des actions de communication, de désignation, de signification, n’apporte aucune preuve de la validité de la langue comme moyen d’expression : l’essentiel et la singularité de ses sentiments, de ses pensées, de ses sensations, de sa vision du monde restent pour chaque individu inexprimables et intransmissibles par les mots. « Par le langage, les humains se sont rendu à jamais impossible de se connaître les uns les autres. » [3]

Le scepticisme linguistique de Mauthner s’appuie sur l’analyse de Nietzsche dans Vérité et mensonge au sens extramoral : les mots sont à l’origine des traductions, des transpositions, des métaphores (ce que Nietzsche appelle des « mensonges au sens extra-moral ») de sensations et de perceptions. Nous nous trahissons nous-mêmes quand nous cherchons à nous exprimer, c’est-à-dire à nous traduire en mots. Nous mentons alors même que nous pensons, en toute bonne fois, dire la vérité, car notre langue et toute langue naturelle sont à l’origine un tissu de « mensonges » convenus que l’on appelle des vérités.

Le langage ne décrit pas le monde, mais l’exprime sur le mode métaphorique. Aucune langue ne permet la connaissance vraie de la réalité, ni a fortiori des choses cachées. Nietzsche tirait d’une analyse du même type des conclusions radicales : le langage n’atteint pas à la vérité, c’est un simple tissu de métaphores et d’anthropomorphismes. Cette conception formulée dès 1873 dans Vérité et mensonge au sens extra-moral, Nietzsche ne l’abandonnera plus. Dans Le Crépuscule des idoles, il écrit encore : « La “raison” dans le langage : ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire… » [4]

Chez Mauthner, il s’agit de bien plus que d’une critique du langage : c’est une véritable défiance envers les mots qui s’exprime dans son réquisitoire fleuve contre la langue considérée comme un système trompeur de signes arbitraires emprisonnant l’individu, l’induisant en erreur et ne le conduisant à aucune vérité. Les mots sont coupés des choses. La connaissance de la réalité qui s’exprime dans le langage conceptuel est illusoire.

Ce scepticisme radical conduit au nihilisme : les discours et les savoirs ne sont que words, words, words.

Faisant table rase de ce qui ancre la culture dans le logos, Mauthner émancipe l’écriture poétique : ayant affirmé que « les mots ont cessé de s’entrecroiser avec les représentations et de quadriller spontanément la connaissance des choses », il annonce la définition de la littérature comme « pure et simple manifestation d’un langage » (formules de Michel Foucault dans Les Mots et les choses).

Cette singulière modernité du scepticisme linguistique de Mauthner permet de définir ses ouvrages consacrés à la critique du langage comme des textes-sources du XXe siècle : grâce à Wittgenstein, qui le mentionne dans son Tractatus logico-philosophicus, Mauthner conserve une place dans l’histoire de la philosophie contemporaine. C’est surtout sur les avant-gardes littéraires du XXe siècle que Mauthner a laissé une empreinte indélébile : des expressionnistes Alfred Döblin et Gustav Sack, de Hugo Ball, dans le manifeste dada de juillet 1916, au groupe de Vienne (Oswald Wiener), les avant-gardes se réfèrent à Fritz Mauthner. Jorge Luis Borges découvrit le Dictionnaire de la Philosophie de Mauthner durant son séjour de Genève de 1914 à 1917, alors qu’il était élève du Collège Calvin. James Joyce connaissait l’importance de Mauthner depuis 1915-1919, l’époque de son séjour à Zurich : c’est Joyce qui fit découvrir les Contributions à une critique du langage de Mauthner à Samuel Beckett, en 1930, à Paris.

Ces textes sources de la modernité du XXe siècle que sont les Contributions et le Dictionnaire, tout comme le destin de leur auteur, restent terra incognita. En langue française, fort peu d’études leur ont été consacrées. C’est cette surprenante lacune qu’il nous a semblé urgent de combler.

Ce texte est l’introduction de la première biographie intellectuelle de Fritz Mauthner

© Jacques Le Rider _ 14 juillet 2012

[1Fritz Mauthner, Schmock oder Die litterarische Karriere der Gegenwart. Satire, Berlin, Lehmann, 1888.

[2Sur Gustav Freytag, Fritz Mauthner et l’époque réaliste, cf. Jacques Le Rider, L’Allemagne au temps du réalisme. De l’espoir au désenchantement (1848-1890), Paris, Albin Michel, Bibliothèque Histoire, 2008.

[3Fritz Mauthner, Beiträge zu einer Kritik der Sprache, op. cit., vol. 1, p. 56. « Durch die Sprache haben es sich die Menschen für immer unmöglich gemacht, einander kennen zu lernen. »

[4Nietzsche, Œuvres, éd. Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Paris, Robert Laffont (Bouquins), 1993, vol. 2, p. 965.

_

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)