Œuvres ouvertes

L’île de Norderney (1), par Heinrich Heine

écrit en 1826

Les indigènes sont, pour la plupart, extrêmement pauvres et vivent de la
pêche, qui ne commence qu’au mois d’octobre, par les temps orageux. Beaucoup de ces insulaires servent aussi comme matelots sur les navires de commerce étrangers, et restent pendant des années entières éloignés de chez eux,
sans donner de leurs nouvelles à leurs familles. Assez souvent ils trouvent
la mort dans les flots. J’ai rencontré dans l’île quelques pauvres femmes, dont
toute la parenté masculine avait péri de la sorte. Un pareil malheur arrive d’autant plus souvent, que le chef de la famille aime à s’embarquer sur le
même navire avec ses fils, ses neveux et petits-neveux.

La navigation a un grand charme pour ces hommes ; et pourtant je crois
qu’à la maison ils se sentent tous mieux à l’aise. Lors même qu’ils sont allés,
sur leurs vaisseaux, dans ces pays méridionaux où le soleil brille d’un éclat plus joyeux, et où la lune s’épanouit avec des rayons plus féeriques, même
alors toutes les fleurs de ces contrées heureuses ne peuvent charmer les
regrets de leur cœur ; au milieu de la patrie parfumée du printemps, ils sont
saisis de douloureux désirs qui les reportent vers leur île de sable, vers leurs
petites cabanes, vers le foyer flamboyant où tous les membres de la famille sont accroupis côte à côte, bien enveloppés dans des camisoles de bure, buvant
un thé qui ne diffère que par son nom d’une tiède eau de mer, et parlant un
baragouin tel, qu’on s’explique difficilement comment ils peuvent le comprendre eux-mêmes.

Le charme qui rattache ces gens si étroitement ensemble dans leur existence sobre et modeste, c’est moins le penchant intime et mystique de l’amour,
que le lien de l’habitude, le besoin naturel de vivre les uns de la vie des autres
par une espèce de communauté fraternelle de pensée et de sentiment. Une
égale hauteur, ou plutôt infirmité d’esprit social, leur donne les mêmes
besoins et leur propose un même but ; une expérience et des opinions conformes amènent entre eux une entente très-facile ; et ils se tiennent en bon
accord, assis au coin du feu, où ils rapprochent leurs sièges quand il fait froid. Quoique muette, la conversation n’est pas moins animée : chacun lit dans les yeux de l’autre, et quand ils parlent, ils savent ce que chacun veut dire
avant que les paroles aient quitté ses lèvres. Tous les rapports communs de
la vie leur sont présents à la mémoire, et par une seule intonation de la voix,
par une seule expression du visage, par un seul geste muet, ils excitent entre
eux autant de rires ou de larmes, autant de joie ou de recueillement, que nous n’en pouvons provoquer parmi nos semblables que par les plus longues
expositions, démonstrations et déclamations. Car nous vivons, à tout
prendre, intellectuellement solitaires ; chacun de nous, grâce à une éducation
particulière et à des lectures particulières, la plupart du temps choisies au
hasard, a reçu une direction de caractère différente ; chacun de nous, moralement travesti, pense, sent et agit autrement que les autres, et les malentendus
deviennent si nombreux parmi nous, que, même dans les plus vastes maisons,
la vie en commun devient difficile, et que nous sommes partout à l’étroit,
partout inconnus l’un à l’autre, et partout comme transportés sur une terre
étrangère.

Souvent des peuples entiers, et même des siècles entiers, ont vécu dans un
état de communauté de pensées et de sentiments, tel que nous le voyons chez
nos pauvres insulaires de Norderney. C’est peut-être un état semblable d’égalité et d’uniformité d’esprit que l’église chrétienne et romaine du
moyen âge a voulu fonder dans les corporations de toute l’Europe ; et voilà sans doute pourquoi elle prit sous sa tutelle tous les rapports sociaux, toutes
les forces et toutes les manifestations de la vie, bref l’homme entier, aussi
bien l’homme moral que physique. On ne saurait révoquer en doute que
beaucoup de bonheur paisible n’ait été fondé par ce moyen, que l’existence
humaine n’ait à cette époque pris un développement plus fervent et plus intime, et qu’en même temps les arts, semblables à des fleurs silencieusement
écloses, n’aient déployé alors cette magnificence que nous admirons encore
aujourd’hui, et que notre science inquiète et précipitée ne saurait imiter.
Mais l’esprit a ses droits éternels, il ne se laisse ni emmaillotter par des
dogmes, ni endormir par des sons de cloche ; il vint à rompre ses langes enfantins, il déchira la lisière de fer à laquelle le menait sa nourrice, l’église
romaine ; et dans l’ivresse et l’orgueil de la délivrance, il parcourut toutes
les régions de la terre, escalada les plus hautes cimes des montagnes, poussa
des cris d’allégresse et de victoire, se ressouvint de bien des aspirations et
des doutes séculaires, et se mit à méditer les merveilles du jour et à compter les étoiles de la nuit. Nous ne connaissons pas encore le nombre de ces astres qui brillent dans la voûte céleste, nous n’avons pas encore approfondi les
mystères curieux de la terre et de la mer : cependant beaucoup de vieilles
énigmes sont déjà résolues, nous savons beaucoup, nous devinons davantage. Mais réside-t-il maintenant dans notre âme plus de bonheur qu’autrefois ? Nous avouons volontiers que si nous avions en vue la multitude,
nous ne pourrions guère répondre affirmativement à cette question ; mais
nous devons aussi faire l’aveu que le bonheur dû au mensonge n’est pas un bonheur véritable, et que, dans les quelques moments d’un état d’esprit
plus libre et plus divin, où l’homme possède toute sa dignité intellectuelle, il
peut jouir d’une plus grande somme de bonheur qu’il ne pouvait éprouver
pendant les longues années où il a végété dans l’humble et abrutissante foi
du charbonnier.

En tout cas, cette domination de l’église était un asservissement de la pire
espèce. Qui nous garantissait la sincérité de sa bonne intention, telle que je
l’ai désignée tout à l’heure ? Qui peut prouver qu’il ne s’y soit pas mêlé de
temps à autre une intention quelque peu équivoque ? Rome a toujours voulu
dominer, et lorsque ses légions succombèrent, elle envoya des dogmes dans
les provinces. Pareille à une araignée gigantesque, Rome se tenait blottie au
centre du monde latin, et enveloppait l’univers de sa toile infinie. Des générations de peuples passaient, à l’abri de cette toile, une vie de naïve et de
béate quiétude, en prenant pour la voûte du ciel ce qui n’était qu’un tissu
romain. Seulement les esprits plus pénétrants, et doués d’un plus libre essor, se sentaient oppressés et misérables sous cette toile mensongère, et quand ils
voulaient la rompre et s’en échapper, alors la rusée grande araignée les
attrapait aisément, et suçait le sang le plus intrépide de leur cœur. En vérité,
le bonheur imaginaire et brutal de la multitude n’était-il pas acheté trop cher,
au prix d’un sang si noble ? Grâce à Dieu ! les jours de la servitude intellectuelle sont passés. Affaiblie par l’âge, la grande araignée porte-croix se
tient encore comme autrefois abritée entre les piliers crevassés des ruines
du Colisée ; elle tisse toujours, il est vrai, son ancienne toile, mais ce n’est
plus qu’un tissu lâche et fragile, et elle n’y prend plus que des papillons et des
chauves-souris, mais non pas, comme jadis, les aigles du Nord.

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© Heinrich Heine _ 1er août 2012
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