Œuvres ouvertes

L’île de Norderney (5), par Heinrich Heine

écrit en 1826

Un grand connaisseur de l’archéologie germanique qui se trouvait
dernièrement aux bains de Norderney, prétendit qu’on avait jadis célébré en ce lieu le culte de Hertha ou plutôt de Forsète, dont Tacite parle d’une
façon si mystérieuse. Pourvu que les anciens correspondants des journaux
romains, d’après lesquels Tacite a fait son récit, ne se soient pas trompés
en prenant par hasard une voiture de baigneur pour le char sacré de la
déesse !

Les voitures de l’établissement des bains, ces fiacres de la mer du Nord,
ne vont ici que jusqu’au bord de l’eau, et consistent pour la plupart simplement en quatre pieux de bois, tendus de toile cirée. A présent, pour la saison
d’hiver, elles sont remisées dans le salon, et elles y tiennent sans doute entre elles des conversations aussi sèches et aussi gommées, que le beau monde qui
naguère se prélassait encore dans ces salles.

Quand je dis le beau monde, je n’entends point désigner par là les bons
bourgeois de la Frise orientale, ce peuple aussi prosaïque que le sol qu’il habite, et qui ne sait ni chanter ni gazouiller, mais qui possède cependant un
talent supérieur à tous les fredons de la poésie, un talent qui ennoblit
l’homme et l’élève au-dessus de ces hobereaux et gentillâtres qui s’imaginent
seuls être nobles ; je veux dire le talent de la liberté. A l’exception de la
période du règne des chefs héréditaires, les frisons étaient toujours libres, l’aristocratie ne fut jamais prédominante dans la Frise ; de tout temps très-
peu de familles nobles ont habité ce pays, et l’influence de la noblesse hanovrienne, qui s’y répand actuellement, grâce aux emplois militaires et administratifs remis entre leurs mains, attriste plus d’un libre cœur frison.

Les plaintes générales qui s’élèvent contre l’orgueil nobiliaire de l’aristocratie hanovrienne, concernent surtout l’aimable jeunesse de certaines familles
qui gouvernent le pays de Hanovre, ou qui croient du moins le gouverner
indirectement. Mais ces nobles jeunes gens corrigeraient bientôt leurs défauts
de race, s’ils jouissaient d’une meilleure éducation, et qu’ils apprissent
aussi un peu ce qui se passe chez d’autres peuples. On les envoie, il est vrai,à Gœttingue ; mais là ils se renferment dans leur cercle aristocratique, et
ne parlent que de leurs chiens, de leurs chevaux et de leurs aïeux ; ils fréquentent très-peu les cours d’histoire moderne, et lors même qu’ils y assistent,
leur esprit est prévenu et fasciné par l’aspect de la table des comtes, cette
place à part qui est réservée exclusivement aux étudiants de haute naissance.
Cette table des comtes caractérise bien l’esprit servile de l’université de
Gœttingue. Vraiment, par une meilleure éducation de la jeunesse hanovrienne, on pourrait écarter bien des griefs. Mais les jeunes deviennent comme
les vieux ; c’est la même outrecuidance, c’est la même folie : de vouloir
couvrir le manque de mérite propre par celui des ancêtres ; la même illusion sur les mérites de ces aïeux, qui, surtout dans le pays d’Hanovre, ont
parfois dû leur élévation par leurs bassesses de courtisans et par la prostitution de leurs nobles épouses, courtisanes éhontées, comme les Schulenbourg, les Kielmansegge et les Platen. Très-peu de ces jeunes gens, orgueilleux de leurs arbres généalogiques, seraient en état d’indiquer exactement ce que leurs aïeux ont fait de bon et d’honorable, et ils se bornent à montrer
que leur nom se trouve inscrit dans le Livre des tournois de Ruxner. Si, au
lieu de l’Iliade, nous avions seulement une nomenclature des héros qui ont
campé devant Troie, et que l’un ou l’autre de ces noms existât encore aujourd’hui, – combien l’orgueil aristocratique de messire de Thersite ne saurait-il pas se gonfler ! Quant à la pureté du sang, je n’en veux pas parler du
tout ; les philosophes et les palefreniers ont là-dessus des pensées bien drôles.

Il y avait également ici cette année des personnes princières, et je dois
avouer que ces sérénissimes personnages, dans leurs prétentions, étaient plus modestes que la noblesse inférieure. Mais si cette modestie réside dans
le cœur de ces princes, ou si elle est seulement produite par leur déchéance
et leur fausse position actuelle, c’est ce que je ne déciderai point. Je ne dis
cela toutefois qu’à l’égard des princes allemands médiatisés. On a fait dans les derniers temps un grand tort à ces malheureux, en les dépouillant d’une
souveraineté à laquelle ils avaient autant de droit que les autres princes plus
puissants qu’eux, à moins qu’on ne veuille admettre que ce qui ne peut se
maintenir par sa propre force n’a pas le droit d’exister. Mais, pour l’Allemagne tant morcelée, ce fut un bienfait, de voir bon nombre de ces tout petits despotes forcés de descendre de leurs tout petits trônes. [Le nombre
des princes souverains qui nous reste est encore assez grand, et je ne comprends pas comment mes pauvres Allemands peuvent nourrir tout ce tas de
principicules. J’espère que l’Amérique nous débarrassera un jour, du moins
en partie, de ce fardeau. Car tôt ou tard les présidents des états libres de là-bas se transformeront sans doute en autant de souverains, et alors ces
messieurs manqueront d’épouses revêtues d’avance d’un certain vernis légitime, et ils seront contents de nous voir leur céder nos princesses. Loin de
nous y opposer, nous leur donnerons sur chaque demi-douzaine la septième
gratis, et nos chers petits princes pourront trouver plus tard également de l’emploi chez les filles de ces nouveaux monarques de l’Amérique. Pour cette
raison, les princes médiatisés de l’Allemagne ont agi très-prudemment, en se
réservant du moins le droit d’égalité de rang par rapport à la naissance ; et dans l’ordre social des familles souveraines de l’Europe, sinon dans l’ordre
politique de puissance réelle, ils sont les égaux des princes régnants. Oui, ils se sont réservé ce privilège, parce qu’ils savaient que l’Allemagne a été
de tout temps le grand haras princier, destiné à pourvoir toutes les maisons
souveraines qui l’avoisinent du nombre requis de cavales et d’étalons de
haute lignée.

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© Heinrich Heine _ 5 août 2012

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