Œuvres ouvertes

L’île de Norderney (7), par Heinrich Heine

écrit en 1826

C’est pour nous une bonne fortune que Napoléon ait justement vécu à
une époque qui a une vocation particulière pour l’histoire et pour les recherches de documents ; au moyen des mémoires des contemporains, il
nous restera peu de chose à connaître sur Napoléon, et chaque jour s’accroît
le nombre des écrits historiques destinés à le représenter, plus ou moins en
rapport avec le reste du monde. L’annonce d’un semblable livre de la plume
de Walter Scott excite en conséquence la curiosité la plus impatiente.

Tous les admirateurs de Scott doivent trembler pour lui, car un pareil
livre peut devenir la campagne de Russie de cette gloire qu’il a laborieusement
acquise, par une suite de romans historiques qui ont remué tous les cœurs de
l’Europe plus par leur sujet que par leur force poétique. Ce sujet n’est pas
seulement une plainte élégiaque sur la magnificence nationale de l’Écosse dépossédée peu à peu par des mœurs, par une domination et des idées étrangères ; mais c’est la grande douleur qu’excite la perte des originalités nationales
qui disparaissent dans l’uniformité de la civilisation moderne, douleur dont
tressaillent tous les peuples d’Europe ; car les souvenirs nationaux ont, dans
le sein des hommes, des racines plus profondes qu’on ne le croit communément. Qu’on essaie seulement de déterrer les vieilles statues, et le vieil amour
éclôt en une nuit avec ses fleurs. Ceci n’est pas une figure de langage, mais un
fait réel. Quand Bulloc déterra, il y a quelques années, une ancienne idole
païenne à Mexico, il trouva le lendemain que cette statue de pierre avait été
couronnée de fleurs pendant la nuit. Et pourtant l’Espagne avait détruit avec le fer et le feu les vieilles croyances dans le cœur des Mexicains, et depuis
trois siècles elle avait retourné et labouré les âmes qu’elle ensemençait avec
du christianisme. Ce sont de semblables fleurs qui s’épanouissent aussi dans
les compositions de Walter Scott. Ces compositions elles-mêmes réveillent
les anciens sentiments, et de même que jadis à Grenade, les hommes et les femmes se précipitaient hors de leurs maisons avec des hurlements de désespoir quand résonnait dans les rues la chanson de l’entrée du roi maure, au
point qu’il fut défendu, sous peine de mort, de la chanter, ainsi le ton qui
règne dans les compositions de Scott a douloureusement ému tout un monde.
Ce ton vibre dans les cœurs de notre noblesse qui voit tomber ses châteaux et son blason ; il résonne dans le cœur du bourgeois dont la vie intime et
étroite de ses aïeux est envahie par une modernité vague et incommode ; il
retentit dans les cathédrales catholiques d’où la croyance s’est enfuie, et dans
les synagogues des rabbins que désertent les croyants ; il retentit en échos sur
toute la terre, jusque dans les bois odoriférants de l’Indostan, où le Bramin déplore en soupirant l’agonie de ses dieux, la destruction de leur antique
et saint empire, et la victoire complète des Anglais.

Mais ce ton, le plus puissant de tous, que le barde écossais fait rendre à
sa harpe gigantesque, n’est pas celui qui convient au chant impérial de
Napoléon, l’homme nouveau, l’homme des temps modernes, l’homme où
s’est réfléchi avec tant d’éclat ce temps nouveau, que nous en sommes presque éblouis et que nous oublions volontiers le passé déchu et ses lueurs
éteintes. Il est probable que Scott, fidèle à sa prédilection, saisira de préférence l’élément stable du caractère de Napoléon, le côté contre-révolutionnaire de son esprit, tandis que d’autres écrivains n’apprécient en lui que le
principe révolutionnaire.

Mais on ne peut tracer d’avance ses voies au véritable génie : elles sont en
dehors de tout calcul critique, et l’on peut regarder comme un innocent jeu
d’esprit le prononcé de mon jugement anticipé, ou plutôt ma prédiction
hasardée, sur l’histoire de l’Empereur, de Walter Scott. On ne peut prédire
avec certitude qu’une seule chose ; le livre sera lu en Angleterre comme en
France, et nous autres Allemands nous ne manquerons pas de le traduire.
Nous avons aussi traduit Ségur. N’est-ce pas que c’est là un beau poëme
épique, ce livre de Ségur ? Nous autres Allemands, nous écrivons aussi des
poëmes épiques, mais les héros n’existent que dans notre imagination. Les
héros de l’épopée française sont au contraire des héros véritables, qui ont
accompli des actions bien plus grandes, et éprouvé des souffrances bien plus
cruelles que nous n’en pouvons rêver dans nos mansardes littéraires. Et, cependant, nous avons beaucoup d’imagination et les Français n’en ont
guère. Peut-être le Bon Dieu a-t-il, à cause de cela, accordé aux Français une
compensation d’un autre genre. Il leur suffit de raconter fidèlement ce qu’ils
ont vu et fait pendant les trente dernières années, et ils ont une littérature
personnelle, comme aucun peuple et aucun siècle n’en a encore produit ; ces mémoires d’hommes d’état, de soldats et de nobles femmes qu’on publie
chaque jour en France, forment un cycle de traditions qui donnera à la postérité suffisamment à réfléchir et à chanter, et rayonnera autour de la vie du
grand empereur, laquelle s’élèvera au centre comme une colonne gigantesque. L’histoire de la campagne de Russie par Ségur est un chant, un chant national français qui appartient à ce cycle de traditions, et qui, pour le ton
comme pour le sujet, ressemble aux chants épiques de tous les temps, et ne
leur est pas inférieur. Une race héroïque évoquée sur le sol de France par la
formule magique : liberté ! égalité ! a, comme dans une marche triomphale, enivrée de gloire, et conduite par le dieu même de la gloire, parcouru le monde, le monde épouvanté et exalté par ses hauts faits. Elle danse enfin sa bruyante
pyrrhique sur les champs de glaces du Nord qui se brisent sous ses pieds, et les
fils du feu et de la liberté périssent par le froid et par les mains des serfs
barbares.

C’est toujours une semblable description de l’écroulement ou de la ruine longtemps prophétisée d’un monde héroïque qui fait le sujet des épopées de
tous les peuples. Sur les rochers d’Ellore et dans d’autres grottes sacrées
sont gravées de pareilles catastrophes épiques, en hiéroglyphes gigantesques,
dont la clef se trouve dans le Mahabarata. Le Nord a, dans un langage non moins lapidaire, dans son Edda, également raconté la chute des dieux. Le
chant des Niebelungen célèbre la même fatalité, et sa fin offre même une
ressemblance particulière avec la description de l’incendie de Moscou, par
Ségur. Le chant de Roland à Roncevaux, dont les paroles se sont éteintes dans le tumulte des siècles, mais dont la tradition vit encore, et qui, naguère,
a été rappelé à la vie par la magique conjuration d’un des plus grands poëtes
de la patrie allemande, Karl Immermann ; ce chant est toujours la même
histoire de malheur. Et le chant d’Ilion ; combien le vieux thème s’y montre
éclatant et magnifique ! et pourtant il n’est ni plus sublime, ni plus douloureux que le chant national français où Ségur a déploré la ruine de la grande armée.
Oui, c’est là une véritable épopée ; la jeunesse héroïque de France est le beau
héros qui périt d’une mort prématurée, malheur et désolation que nous
avons déjà vus dans la mort de Baldour, de Siegfried, de Roland et d’Achille,
qui tombèrent aussi victimes du destin et de la trahison ; et ces héros que nous avons admirés dans l’Iliade, nous les retrouvons dans le poëme de Ségur, nous
les voyons délibérer, se quereller et combattre comme autrefois devant les
portes de Scée : – quoique la casaque du roi de Naples ait quelque chose de
trop bariolé, son courage dans les combats et sa témérité sont aussi grands
que chez le fils de Pélée ; le prince Eugène, noble champion, nous apparaît comme un Hector de douceur et de bravoure, Ney combat comme Ajax,
Berthier est un Nestor moins la sagesse, Davoust, Daru, Caulaincourt, font
revivre Ménélas, Ulysse et Diomède. L’empereur seul ne trouve pas de semblable ; dans sa tête est l’Olympe du poëme, et si, comme chef suprême, je le
comparais à Agamemnon, c’est parce qu’un destin tragique l’attendait au retour, ainsi que la plupart de ses grands compagnons de gloire.

Comme les compositions de Scott, l’épopée de Ségur a un son qui nous
subjugue le cœur. Mais ce son n’éveille pas l’amour pour les magnificences
du passé, c’est un son dont le présent seul nous donne l’accord, un son qui
nous enflamme pour ce temps actuel.

Pour nous, pauvres Allemands, nous sommes de véritables Pierre Schlemiehl : nous avons aussi, dans ces derniers temps, beaucoup vu, beaucoup
souffert, par exemple les logements militaires et l’orgueil de la noblesse, et
nous avons donné le plus pur de notre sang, à l’Angleterre par exemple, qui,
encore maintenant, pour des jambes et des bras allemands emportés, paie à leurs ci-devant propriétaires une assez grosse rente viagère ; et nous avons
fait en détail beaucoup de grandes choses, car si l’on additionnait nos petites
actions, elles donneraient un fort total de hauts faits, comme par exemple
en Tyrol ; et nous avons beaucoup perdu, par exemple notre ombre, le nom
du cher Saint-Empire romain ... Et pourtant, avec toutes ces pertes, ces sacrifices, ces privations et ces hauts faits, notre littérature n’a pas acquis un seul
de ces monuments de gloire comme ceux qui, chez nos voisins, surgissent
chaque jour, semblables à des trophées éternels. Nos foires littéraires de
Leipzig ont peu profité de la bataille de Leipzig.....

Appendice

Les pages précédentes ont été écrites en 1826, et l’année suivante elles furent
imprimées dans le second volume de la version allemande des Reisebilder. En 1828 parut l’Histoire de Napoléon Bonaparte, par Walter Scott, et, à ma
grande douleur, je vis que mon pronosticon sur ce livre s’était réalisé ; aussi
fit-il un fiasco complet, et depuis ce triste événement, l’étoile littéraire du
grand inconnu s’est éclipsée. L’excès de travail qu’il s’était imposé pour faire
face aux exigences de ses créanciers avait miné la santé de Walter Scott ; néanmoins il s’évertuait à écrire encore quelques romans ennuyeux, presque
insipides, et peu de temps après il mourut.

© Heinrich Heine _ 7 août 2012

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