Œuvres ouvertes

Grabschke (1/3)

reprise d’un texte écrit en 2011 où l’on retrouve Nerval, Proust et d’autres auteurs dans un cimetière

Son nom : Grabschke. Grabschke est le nom que cet homme m’a donné lorsque je me suis approché enfin de lui pour en savoir plus sur cet étrange personnage qui parcourait les allées du cimetière toute la journée, circulant au milieu des tombes la tête penchée, occupée par de nombreuses divagations que j’allais découvrir en discutant avec lui. Grabschke est le nom de cet homme des cimetières. « Je suis l’homme des cimetières » furent d’ailleurs les premiers mots que prononça Grabschke devant moi.

Je suis l’homme des cimetières, reprit Grabschke, je ne connais pas de meilleur lieu pour me reposer, là, auprès des morts, même si les morts ne m’occupent guère, mais plutôt leurs tombes. Grabschke parlait à voix basse, comme si j’avais été absent. Me parlait-il vraiment ? Me voyait-il même ? La première image que j’ai gardée de Grabschke est celle d’un homme qui semblait peser chacun de ses mots, comme s’il s’était adressé à quelqu’un d’absent mais dont le jugement comptait plus que tout.

Des tombes, partout autour de nous des tombes au milieu d’une végétation dense. Courbé, Grabschke était devant une tombe sur laquelle un arbre avait poussé, recouvrant le nom du défunt.

Grabschke se déplaçait toute la journée à l’intérieur du cimetière. Il promenait avec lui un petit siège pliant qu’il installait devant une tombe, y restant parfois de longues heures sans dire un mot, même lorsque j’étais à côté de lui. Les jours qui avaient précédé notre premier dialogue, j’avais observé son curieux manège, et n’avais osé l’interrompre. Je l’avais suivi de loin, le regardant en train de marcher dans les allées ou, le plus souvent, entre les tombes, comme s’il avait cherché quelqu’un. Je connais chacune d’entre elles, me dit Grabschke, cela fait maintenant des années que je viens chaque jour ici. Mais j’hésite souvent, j’hésite parfois longtemps avant de m’asseoir devant une tombe.

Mieux vaut être là que dehors, disait Grabschke. Vivant, mais chez les morts. Je ne supporte plus l’humanité que dans sa plus simple expression funéraire. Toutes ces tombes sont magnifiques. Pas une qui ne me réconcilie avec mes semblables. Je peux vous les présenter toutes. Je les connais parfaitement. La pierre dont elles sont faites, leur dessin. Voilà l’homme à l’état minéral. Je ne pense même pas au squelette, non, juste à la pierre, à sa forme, à ses marques, aux quelques mots qui y sont gravés, au gravier autour. Sans moi qui le hante toute la journée, que serait ce cimetière ? Un lieu désert, sans âme.

Pendant que Grabschke parlait, un corbeau avait surgi dans un grand battement d’ailes accompagné d’un croassement puissant. Il s’était posé sur une tombe avoisinante et nous observait en se frottant le bec contre la pierre. On avait du mal à distinguer ses yeux sombres sur sa tête noire, et pourtant j’étais sûr qu’il était venu se poser là pour pouvoir observer chacun de nos gestes et même – curieuse idée qui s’empara aussitôt de mon esprit – pour écouter chacun de nos propos. Grabschke ne prêta pas du tout attention au corbeau, et continua à parler, comme si cet animal avait fait partie du décor, et même de son quotidien.

Le corbeau suivait Grabschke de tombe en tombe. Parfois de loin, sautant d’un coup d’aile jusqu’au prochain caveau, d’autres fois à quelques mètres de lui dans une allée, réglant son pas sur celui, un peu lourd, de Grabschke. Quand Grabschke avait enfin choisi sa tombe et qu’il installait son siège pliant, le corbeau en profitait pour faire sa toilette dans un caniveau. Il se plongeait dans l’eau avec délice, visiblement content de pouvoir redonner un peu de lustre à son plumage que la poussière du cimetière avait un peu éclairci, ce qui mettait le corbeau de mauvaise humeur. Après cette baignade qui pouvait durer, le corbeau de Grabschke sortait du caniveau en hérissant ses plumes, fier de sa noirceur revigorée, prêt à retourner veiller sur Grabschke pendant de longues heures.

A suivre

© Laurent Margantin _ 13 janvier 2013

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