Œuvres ouvertes

Grabschke (3/3)

reprise d’un texte écrit en 2011 où l’on retrouve Nerval, Proust et d’autres auteurs dans un cimetière

J’aimerais pouvoir vous donner la date de mon arrivée ici au cimetière, me disait Grabschke, mais la vérité est que je ne m’en souviens plus. Je me souviens juste d’un premier jour passé ici à rôder entre les tombes, reconnaissant les lieux comme je l’ai toujours fait dans chacun des cimetières où je suis venu, je me souviens juste de cette journée à toucher les tombes les unes après les autres, à flairer l’air autour d’elles, à admirer leur disposition et leur alignement, à contempler la configuration et le relief de ce cimetière situé sur une pente puis sur une espèce de plateau sur lequel on pouvait respirer amplement après avoir accompli une ascension préalable, je me souviens m’être dit que j’avais trouvé enfin le terrain idéal pour ma rêverie et avoir décidé à la fin de cette journée que je ne quitterai plus ce cimetière. J’en suis sorti ce soir-là, n’ayant pas réussi à me cacher pour y passer la nuit, j’en suis juste sorti pour descendre la prochaine rue et prendre une chambre à l’hôtel A la Résurrection. Et puis je suis revenu le lendemain, puis le surlendemain, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui. Ne trouvez-vous pas qu’il s’agit d’une belle rencontre ?

Regardez cette tombe banale sur laquelle trône une sculpture étonnante, disait Grabschke. Et cette autre sculpture d’homme barbu couvert d’un chapeau qui semble nous faire signe, tenant dans la main une figure de soldat antique. Ne dirait-on pas que sur les tombes poussent les fantaisies ultimes des êtres qui y sont enterrés ? Bien sûr, j’ai une préférence pour les tombes sobres, sans fioritures ni décorations, mais il m’arrive de me laisser séduire par ces ornements funèbres que je perçois certains jours comme une forme d’achèvement esthétique. Ici, je ne pense jamais à la mort. Vous souriez. Etrange, n’est-ce pas, de passer sa vie dans un cimetière et de ne jamais penser à la mort ? Eh bien c’est vrai, tout ce qu’il y a de plus vrai. D’où mon goût, aussi, pour ces tombes un peu baroques où, de la totalité d’une vie achevée, émerge une figure extravagante, inattendue, parfois grotesque. Ici, c’est la vie dans son expression à la fois la plus brute et la plus artistique qui règne sans partage. Ah, la grande beauté des tombes qui me laisse certains jours sans voix, seulement capable d’admirer, saisi par un monde de formes parfaites, quand tout ce qui domine hors du cimetière est inachevé, fragmentaire, informe.

Je suppose qu’ils furent nombreux à rêver leur tombe, disait Graschke. Tombe massive ou très discrète, tombe d’un seul bloc de marbre ou composée de plusieurs morceaux, assemblage d’éléments divers et qui font œuvre. En voici un cependant qui ne rêva pas d’une tombe, mais d’un enclos abritant quelques fleurs qu’on n’osera jamais cueillir. Ou bien rêva-t-on pour lui de ce lieu fleuri, dégagé des rêves de gloire funéraire de ses illustres voisins ? J’entends parfois son rire au milieu de toutes ces tombes.

Depuis combien de mois nous connaissons-nous, vous et moi ? me demanda Grabschke un matin. Trois ans déjà ! Trois ans que vous passez vos journées avec moi dans ce cimetière, à m’écouter parler de mes tombes ou bien à rester de longues heures près de moi, plongé dans le silence ! Ici aussi le temps passe vite, n’est-ce pas ? Je vous revois vous présenter à moi et me demander mon nom comme si c’était hier, et pourtant je dois bien constater que vous avez changé depuis ce jour où nous avons fait connaissance : Votre regard n’est plus le même que jadis, vous paraissez plus concentré, comme si le fait d’avoir abandonné la vie dehors vous avait modifié l’âme. Savez-vous que vous êtes mon premier ami, que jamais je n’ai eu auprès de moi quelqu’un que je puisse considérer comme tel ? A ces derniers mots, le corbeau de Grabschke se mit à pousser de lourds et menaçants croassements, les yeux blancs comme je ne les avais jamais vus.

Chaque matin nous faisions, Grabschke, son corbeau et moi, un petit tour du cimetière. Le parcours variait. Nous partions toujours de la même porte principale, remontions l’allée centrale avant de tourner soit à gauche, soit à droite, ou bien de prendre l’escalier qui montait tout droit jusqu’au niveau supérieur du cimetière. Grabschke avait une préférence pour les chemins latéraux à l’ombre des vieux châtaigniers dans le feuillage desquels le corbeau aimait se plonger. Il était alors impossible de savoir où se trouvait l’oiseau qui, néanmoins, suivait chacun de nos gestes et écoutait chacune de nos paroles. Cette promenade matinale durait environ une heure pendant laquelle Grabschke marmonnait parfois des propos indistincts au sujet de certaines tombes, comme s’il était encore plongé dans le sommeil de la nuit précédente. Sa mauvaise humeur était souvent alimentée par les tombes qu’il qualifiait de maléfiques et qu’il m’indiquait d’un geste de la main, sans même les regarder.

Mauvaise humeur et même colère de Grabschke lorsqu’il passait devant cette pierre tombale fendue on ne savait trop pourquoi (sous l’effet du gel, ou suite à un acte malveillant ?). N’est-ce pas pénible, disait-il, de voir une tombe ainsi abîmée, comme si elle était l’objet de quelque maléfice ? Vous en avez partout dans le cimetière, de ces tombes brisées, effondrées, sans parler de ces caveaux-fantômes aux portes entrouvertes sur lesquelles, ironie funèbre, veille un portrait bienveillant. Je m’éloigne toujours à grands pas de ces sépultures, comme s’il y régnait quelque volonté néfaste que l’éternité soit représentée par ces images de violence et de chaos, la pierre retournant à son état primitif et emportant dans sa ruine l’âme qu’elle est chargée de protéger, de façonner même. Je fuis ces tombes maléfiques, en rupture avec l’harmonie funéraire qui domine ici et à laquelle je consacre mes journées, mes années, ma vie. Venez, quittons ces sombres parages et rejoignons la lumière minérale que nous aimons.

Mais non, rien, vraiment rien à attendre de ces tombes exhibant leur propriétaire sous forme de bustes ou de statues les plus réalistes possible, l’égotisme poussé jusque dans l’au-delà ! Devant ces tombes je passe aussi à toute vitesse et avec un fort sentiment de malaise à la simple idée de ce spectacle de figures passées de la chair à la pierre, disait Grabschke. Ces morts n’étaient-ils pas déjà morts avant de mourir, pétrifiés dans l’image qu’ils donnaient d’eux-mêmes par leurs œuvres artistiques ou je ne sais quoi d’autre, peu importe quoi à vrai dire ? Et ces amants allongés et célébrant figés leur vie et leur destin, pourquoi m’imposent-ils encore leur maudite existence ici, alors que je la fuyais hors de ces murs, ainsi que celles de leurs congénères ? Pourquoi ce cimetière devrait-il être le refuge de leur narcissisme post mortem ? Pourquoi m’imposer encore leurs visages et leur rictus ? En quoi les vivants, même morts, devraient-ils m’intéresser dans ce cimetière dont je désire célébrer simplement la pierre débarrassée des mimiques humaines ? s’exclamait Grabschke en pressant le pas vers la tombe qui, depuis quelques temps, occupait tout son esprit.

En chemin vers la tombe qui, depuis quelques temps, occupait tout son esprit, Grabschke s’arrêta un long moment devant l’immense caveau d’Etienne-Gaspard Robertson. Dessus, on pouvait lire les trois mots suivants : Physique – Fantasmagorie – Aérostats. Debout, Grabschke murmura à plusieurs reprises le deuxième mot, les yeux fermés. Le corbeau s’approcha à petits pas et, d’un bond, monta sur l’épaule de Grabschke, qui ne sembla même pas remarquer la présence de l’oiseau. Visiblement inquiet, il ne cessait pourtant de tourner son œil noir vers son visage, émettant quelques sons étranges que je n’avais jamais entendus chez lui, comme si, exceptionnellement, il avait renoncé à croasser pour ne produire qu’une espèce de roucoulement rauque dont la signification n’était certainement connue que de son maître.

Il y avait trop de circulation à côté de la tombe de Nerval, pourtant ignorée par la foule qui s’arrêtait en face, devant celle de Balzac dont le buste était tout de suite identifiable. Personne ne voyait le nom du poète gravé sur la mince colonne, mais la présence des touristes venus voir la tombe de Balzac pour faire quelques photos et repartir très vite gênait, troublait même Grabschke. Quelle misère, n’est-ce pas, de ne pouvoir s’asseoir devant la tombe de Nerval, maugréait-il. Il préférait depuis quelques temps une tombe plus à l’écart et également ignorée par la foule du cimetière – foule qui, heureusement, suivait les allées principales et ne s’en écartait pas. Cette tombe était tout ce qu’il y a de plus sobre, une dalle de marbre où étaient inscrits les noms de l’écrivain et de ses parents qui y étaient également inhumés, une dalle de marbre pauvrement fleurie devant laquelle, pendant plusieurs jours et même plusieurs semaines, Grabschke resta assis sur son siège pliant, profondément silencieux.

Grabschke avait oublié ma présence. J’étais debout derrière lui, et derrière moi le corbeau était perché sur un caveau voisin, silencieux mais toujours attentif au moindre de nos gestes. Nous bougions d’ailleurs très peu, Grabschke et moi. Assis sur son siègle pliant, il était penché sur la tombe, et il parut bientôt recroquevillé sur lui-même. Il lui arriva pourtant à deux reprises de sortir de son silence et de cette prostration. Je l’entendis alors parler, mais très bas, trop bas pour que je puisse entendre ce qu’il disait. Tout en parlant, il sortit ses mains de ses poches et les tint ouvertes devant lui. On aurait dit qu’il tenait un livre entre ses mains, et le mouvement soudain de ses doigts à certains instants semblait signifier que Grabschke tournait les pages d’un livre invisible qu’il paraissait lire à voix très basse, décidément trop basse pour que je puisse entendre, alors que je me tenais juste derrière lui et que cet endroit du cimetière était absolument silencieux. Troublé par cette espèce de lecture ou de récitation d’un texte invisible, je me baissai vers lui, plaçai une oreille juste en face de son visage aux yeux clos, puis tentai même de la placer tout à côté de sa bouche dont s’échappaient quelques mots, mais je ne pus rien comprendre de ce qu’il disait. Récitait-il quelque passage de la Recherche du temps perdu, comme je le supposais alors ? Etait-il le prêtre d’une religion inconnue ? (pensée grotesque qui me traversa également l’esprit, tant la scène évoquait d’anciens rituels). Penché sur Grabschke, je pouvais distinguer très nettement le mouvement rapide de ses lèvres dont se dégageait désormais une espèce de sifflement rauque, puis plus qu’un léger souffle, enfin plus rien. Mais ce qui me troubla infiniment lorsque cessa cette récitation, ce fut de voir pour la première fois la peau de Grabschke d’aussi près. Sa peau était devenue grise – mais peut-être l’avait-elle toujours été, et je ne l’avais jamais observé, faute d’avoir pu être aussi proche de lui. Sa peau était granuleuse, épaisse, elle ressemblait plus à la carapace d’une tortue qu’à de la chair humaine, oui, sa peau semblait durcie, pétrifiée même. Je n’osais la toucher, de peur de sortir Grabschke de sa méditation, mais à force de la regarder d’aussi près j’en étais désormais certain : son corps n’était plus composé de chair, mais d’une pierre mate et grise, à certains endroits plus sombre qu’à d’autres, et – rêvais-je ? – parcourue de minuscules cristaux au sein desquels je pouvais reconnaître, reflétés, tous les lieux du cimetière que, Grabschke et moi, nous avions explorés ensemble.

J’étais resté tous ces jours aux côtés de Grabschke, observant à loisir le moindre de ses gestes et la lente mutation de son corps. Sans doute avait-il, pour la première fois tout au long de ces années, oublié ma présence et celle du corbeau à quelques pas. Un soir, il se leva de son siège pliant, et parut surpris de me trouver derrière lui. Cher ami, je ne me souviens pas vous avoir demandé ce que vous faisiez là toute la journée à mes côtés, me dit-il, soudainement loquace après des jours et des jours de silence auprès de la même tombe. Nous marchions côte-à-côte dans l’allée centrale qui conduit à la sortie du cimetière. Je laissais passer quelques instants sans répondre, me tournant de temps en temps pour observer le manège du corbeau qui sautait d’un caveau à l’autre derrière nous, la tête bien dressée, toujours aux aguets. Puis, au moment de nous séparer, je finis par dire d’une voix très basse, bientôt engloutie par l’obscurité : Je veille sur vous, Grabschke, je veille sur vous et je veillerai sur vous jusqu’à mon dernier jour.

© Laurent Margantin _ 13 janvier 2013

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)