Œuvres ouvertes

Léo Scheer : Montaigne et la conférence

Nous reprenons un billet de Léo Scheer sur le blog des ELS concernant les Essais de Montaigne, relus à l’aune de sa propre expérience d’Internet

On peut, par exemple, essayer de rapprocher les deux parties citées des Essais. La première est particulièrement courte, je l’ai rappelée dans ce fil(De l’oisiveté : Livre I Chap VIII) l’autre, plus longue, fait l’objet du billet N°1257 (L’Art de conférer).

Le premier est assez surprenant. [1].

Il décrit un homme qui, ayant décidé de se retirer tranquillement du monde, après s’y être beaucoup activé, se propose d’offrir à son esprit des vacances en le libérant des contraintes auxquelles il avait dû le plier pour être actif.

D’une certaine façon, il passe d’un monde réel à un monde virtuel, peuplé de grands auteurs enfermés dans les livres de sa "Librairie", sorte de Google de papier, disposé en arc de cercle autour de sa table de travail solitaire.

Et là, au lieu de la sérénité attendue, il découvre que son esprit part en vrille, et il se dit que c’est l’état naturel de l’esprit, lorsqu’il est désoeuvré, sans contrainte, d’être déréglé.

Surpris par cette découverte, il va se lancer dans une profonde auto-analyse, tout en la confrontant à celles des penseurs de sa Librairie, pour tenter de trouver une explication ou un diagnostic à ce dérèglement et, peut-être, d’imaginer des remèdes. Cette entreprise occupe l’essentiel des Essais.

Il finit par trouver ce qui pourrait être le plus apte à régler nos esprits déréglés, qu’il désigne comme la conférence. D’une certaine façon, nous pourrions dire qu’il décide d’ouvrir un blog (du type journal intime) et de dialoguer avec ses commentateurs : Tacite, Suétone, Sénèque, Ovide, Lucrèce, etc, (il y a Diogène aussi, mais c’est "le Cynique".)

Malgré cette belle compagnie, il se rend compte que son esprit continue de s’enflammer et de devenir vénère pour un oui ou pour un nom. Il se propose donc de formuler des règles pour encadrer ce commerce de mots et de le rendre bénéfique pour l’esprit.

D’une certaine manière, dans ce chapitre important, il finit par trouver des règles de modération valables pour les autres, mais surtout pour lui-même, car ses commentateurs sont, eux, déjà bien refroidis.

C’est la principale difficulté que nous rencontrons, aujourd’hui, pour suivre les préceptes de Montaigne-blogueur, de transposer son traité de savoir vivre avec des commentateurs, justement, bien vivants.

Avec l’Internet, on découvre des formes de dérèglements de l’esprit qui n’apparaissaient pas collectivement à l’époque des Essais et qui demandent une adaptation des règles de la conférence, même si, globalement, ça ne change pas grand chose.

© Léo Scheer _ 24 février 2010

[1De l’Oisiveté.

Comme nous voyons des terres en friche, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assujettir et employer à certaines semences, pour notre service.

Et comme nous voyons que les femmes produisent bien, toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une generation bonne et naturelle, il les faut faire travailler d’une autre semence.

Ainsi en est-il des esprits. Si on ne les occupe à certains sujets qui les bride et contraigne, ils se jettent, déréglés, par-ci, par là, dans le vague champ des imaginations.

Ainsi, quand la lumière tremblante réverbérée dans l’eau d’un vase d’airain par le soleil ou l’image des rayons de la lune voltige ça et là en tous lieux, s’élève dans les airs et va frapper les lambris du plafond. (Virgile. Énéide)

Et n’est folie ni réverie, qu’ils ne produisent en cette agitation,

Semblables aux songes d’un malade, se forgent de vaines images. (Horace. Art poétique)

L’âme qui n’a point de but établi, elle, se perd : car, comme on dit, c’est n’être en aucun lieu, que d’être partout. (Sénèque. Lettres)

Qui habite partout, Maxime, n’habite nulle part.

Dernierement que je me retirai chez moi, delibéré, autant que je pourrais, de ne me mêler d’autre chose que de passer en repos et à part, ce peu qui me reste de vie : il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, s’arrêter et se rasseoir en soi. Ce que j’espérais qu’il pût désormais faire plus aisément, devenu, avec le temps, plus pesant et plus mûr.

Mais je trouve, (toujours l’oisiveté rend l’esprit inconstant. Lucain.) qu’au rebours, faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus de carriere à soi-même, qu’il n’en prenait pour autrui, et m’enfante tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé à les noter, esperant, avec le temps, lui en faire honte à lui-même."

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