Œuvres ouvertes

L’ultime langue de Jacques Chessex

Du déploiement d’une langue, dans la liberté qu’offre la littérature

On se serait presque fait prendre par cet argument de lecture, donc de vente : la mort à l’œuvre dans le dernier récit de Jacques Chessex. Comme si la critique et la lecture étaient ramenées à une espèce d’autopsie du corps de l’auteur récemment disparu, qui conclut son récit le jour de sa disparition par ces vers d’Eichendorff : « Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ? ».

Ici comme à chaque parution d’un « livre-événement », il s’agit de vendre une histoire, le « pitch » dit-on je crois maintenant à la télévision. C’est que les éditeurs et les journalistes orchestrent en amont, exemple cette brève dans l’Express du 21 juin 2009, six mois avant la parution du Dernier crâne de M. de Sade :

Le poète, essayiste et écrivain suisse Jacques Chessex a pris goût aux faits divers et au succès. Après Le Vampire de Ropraz, en février 2007, et Un juif pour l’exemple, en janvier 2009 (plus de 20 000 exemplaires chacun), il publiera, en janvier 2010, toujours chez Grasset, Le Dernier Crâne de M. de Sade, un récit sur l’autopsie tardive du crâne du Divin Marquis !

La littérature réduite comme peau de chagrin à une série d’anecdotes. L’écrivain comme raconteur d’histoires, ce qu’il est d’une certaine manière, mais qui reste à exposer – travail du critique – dans la fidélité à sa démarche. Au lieu de cela, l’enterrement d’un auteur concomitant de la sortie de son dernier livre (ou l’inverse), une « story » dans laquelle Sade et Chessex – tous les deux 74 ans, n’est-ce pas ! – sont une seule et même personne. Avec ça, si le livre ne se vend pas ! Et le critique, comme dit Sartre, de se réjouir de la mort de l’écrivain : « C’est une fête pour lui quand les auteurs contemporains lui font la grâce de mourir : leurs livres, trop crus, trop vivants, trop pressants passent de l’autre bord, ils touchent de moins en moins et deviennent de plus en plus beaux ». Aujourd’hui, Chessex est beau, et son livre également, même s’il traite du cochon de Sade. Mais lit-on le livre, ou bien n’est-il question pour le critique que de résumer l’intrigue, ainsi « relevée » (comme on dit d’un plat) par la fin tragique de son auteur ? A lire les articles de la presse littéraire, on constate que l’autopsie du corps de Chessex, ironie de l’histoire, est au centre de tout ce qu’on peut lire sur Le dernier crâne de M. de Sade. Corps scandaleux, évidemment.

Mais de littérature, jamais. C’est qu’il faudrait pour parler de Chessex écrivain évoquer sa langue, ce qui est peu vendeur on l’accorde. C’est dans la mesure où l’on découvre l’ultime langue de Jacques Chessex que Le crâne de M.de Sade est un livre capital. J’ai pensé aux Trois contes de Flaubert en le lisant, et ce n’est pas un hasard si Chessex a écrit un Flaubert ou le désert en abîme. Tous les deux se retrouvent dans une recherche à la fois intense et démesurée d’une langue, et si Sade – le sujet, l’histoire si l’on veut – apparaît à la fin de la vie de Chessex, c’est bien comme son achèvement, mais seulement parce que toute son existence a été quête littéraire.

On ne choisit pas un sujet de récit pour raconter une histoire qui se vendra ou pas, mais pour déployer une langue. Recherche d’opérateurs donc : Sade, son corps, son crâne comme relique d’un corps satanique, la prison, la loi du jouir qu’impose encore Sade entre ces murs, le dedans et le dehors. Mais pas d’histoire au sens propre, plutôt, pour employer le terme sartrien, une situation, ou une configuration d’éléments produisant des intensités. Chessex cherchait cette langue-là qu’il nous offre dans ces pages : l’ont rendue possible les intensités propres à la fin de vie imaginée de Sade. Le sujet permettait à une langue de se réaliser, langue toujours en gestation dans le corps de l’auteur – corps de l’auteur qui ne doit donc pas être autopsié, mais observé de son vivant (ce que dit d’ailleurs Chessex à travers Sade lorsque celui-ci interdit à son médecin toute autopsie de son propre corps).

Les intensités de la langue sont multiples ici. Intensité du paysage :

Nuit d’été 1814, nuit sur la Marne qui luit dans ses rives, aucune brise nocturne, aucun vent, une légèreté attise et accable les campagnes dans la solitude et l’ombre. Rien ne bouge autour de Charenton, ni sur l’étroite bourgade, ni sur les ponts du fleuve, ni dans les boqueteaux des collines, des vallonnements, où la lune jette des rais pareils à des linges phosporescents. Rien n’arrivera là. Rien à percevoir. A deviner. Rien à surprendre dans ces déserts où ne passe que la menace, sans nul espoir, du début et de la fin des hommes.

Intensité d’une langue qui se mesure à son usage peu commun des adjectifs (intensité du français qui serait celle des auteurs romands de Ramuz à Chappaz ?) : « un hospice d’aliénés placé sous la surveillance vétilleuse du ministère de l’intérieur » ; « joues rougies, mafflues, nez court et couperosé » ; « le vieillard qui suffoque de rage, violet, ponceau… ». L’intensité de la langue lisible à ces adjectifs parfois rares mais si chargés qu’ils communiquent à la phrase une énergie extrême, phrase elle-même brève et vive, toujours rythmée, rendue dense par l’usage calculé de certains mots qui reviennent.

Ubiquité de la voix narrative combinée à sa variabilité (qui parle observant Sade ? le médecin, le directeur de la prison ? un visiteur ?) qui donne au récit une tonalité fantastique, comme si dans cette langue des voix étrangères les unes aux autres se mêlaient. Leur liberté et leur souplesse toujours dans l’évocation des personnages et des situations, par exemple Madeleine Leclerc dans la chambre de Sade : « Pubis au poil fin qui ne frise pas, fesses plates, pieds larges, jambes maigres, et si l’on revient au visage, on est frappé par les joues creuses dans la pâleur qui fait ressortir le regard bleu pâle ».

Mais surtout, la langue de Chessex est proprement générée par la vision du corps de Sade, atrophié par la recherche du plaisir :

Il (le médecin) a pourtant remarqué des blessures dans le pli anal bordé de rouge, comme d’une espèce de plaie chronique, aggravée par l’usage d’instruments de pénétration ou de contrainte. L’anus bée, ourlé comme un bijou fruité, couleur de braise, de framboise des bois, un rouge rosé sur l’ombre où il voudrait inviter ».

Il y a là une écriture qui tente de se rapprocher de son objet, figure sentant le soufre, entourée d’une « aura métallique, à la fois phosporescente et brûlante, couleur de soufre et par saccades atrocement lumineuse ». L’élément du marquis de Sade, c’est le feu par lequel tout son corps et tout son esprit sont habités, et qui abîme son corps sous l’effet de la colique et d’une vie organique trop ardente s’exprimant dans toutes ses actions, regard, geste, parole, l’érotisme étant le paroxysme de cette activité volcanique du corps :

Joues rougies, mafflues, nez court et couperosé, cou gras, mais l’œil d’un bleu pâle jette un feu intense sur l’ordre méticuleux de la pièce. La poitrine est glabre, marquée de rouge comme un volcan en fusion sous les veinules apparentes dans la chemise de nuit ouverte. Le ventre forme une masse conséquente, adipeuse, tachetée, comme tendue de l’intérieur par l’incandescente volonté ; un sexe modeste sous le ventre plissé et boutonneux, mais des testicules importants, fortement noués, qui font un étrange socle, comme une double tête figée dans la lave, sous le petit sexe qui pointe.

Problème qu’a la critique, c’est-à-dire l’époque, avec un tel texte où l’expérience de la langue est à son maximum lorsqu’il est question du corps (et de l’esprit) de Sade : c’est dans les scènes d’ « exercices » entre Madeleine et Sade que le récit de Chessex est évidemment le plus intense sur le plan littéraire, et ironie de l’histoire toujours, c’est de la deuxième partie du récit, celle consacrée à la transmission du crâne de Sade, dont il est rendu compte dans les journaux et magazines ! Là où les autorités suisses placent le livre sous cellophane pour protéger la jeunesse du désir sadien, la critique concentre ses regards sur un crâne mort, sans jamais citer un seul passage du Sade vivant. Chessex, le grand Chessex, aurait bien ri.

© Laurent Margantin _ 11 mars 2010

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