Œuvres ouvertes

Au bureau, Robert Walser : cet obscur objet du désir, par Samuel Dixneuf

Au bureau Traduit de l’allemand par Marion Graf. Zoé, 122 pp. ; 16 €.

« 1897. Nombreux poèmes durant l’hiver. » Walser a dix-neuf ans. Il pleure sa mère et son rêve de théâtre. Et parcourt les 207 kilomètres qui le séparent de Zurich à pied.

Je suis élu pour parcourir/de vastes lointains oubliés.

Employé de banque, aide-comptable, commis, subalterne, l’homme se fait petit. Et entend le rester.

1908. Trois romans publiés. Les poèmes, pour la plupart antérieurs aux œuvres de prose, ont paru de façon éparse dans des revues, suisses et allemandes notamment. Ils sont rassemblés par les soins du poète dans un recueil au début de l’année suivante. 40 poèmes couvrant 11 années.

Je voulais m’arrêter/ça m’emporta plus loin.

C’est ce recueil primitif que publient les Editions Zoé début 2010. Une édition bilingue, conduite bien sûr par Marion Graf.

Au bureau, illustré d’eaux-fortes très littérales de son frère Karl, se fait réceptacle modeste des pensées du lointain. Habitacle obligé et accepté d’un poète aux semelles de plomb. Peter Utz ne décrivait-il pas Walser comme un danseur de bureau ?

Souffle tendu entrecoupé de quelques respirations de prose, les poèmes seront le commencement et la fin d’une vie jouée sur l’immaculé neigeux.
1897. Nombreux poèmes durant l’hiver. 1917. « Car l’idée me vient qu’un héros (…) qui aurait accompli son devoir jusqu’au bout, pourrait être tombé dans la neige. » On connaît la suite [1].

La modestie, mal nécessaire chez Walser, est acceptée comme un don, avec bravade ; insolence, presque. Héroïsme.

Même éloigné du bonheur florissant,/à modestie, du moins, suis réduit.

L’écriture se fait modeste donc. Point d’élan équipe. De rares enjambements. Chaque vers s’avance avec la prudence du marcheur solitaire dont le pas léger s’enfonce dans la neige sans déranger l’ordre ses choses.

Des clichés. A peine revisités. La lune, bien sûr, mêlée à un anthropomorphisme forcené et lyrique. Jeunesse. Walser se soumet aux contraintes de la poésie. Prestement. C’est là le jeu ; (…) brave homme/fidèle au poste. L’écrin du raisonnable. Et l’aspiration à l’indicible. Le manque est mon destin ;/ainsi que devoir me gratter le cou sous l’œil du chef. Dérisoire métaphysique. Jamais je n’ai connu dans la vie/de soleil durable. N’y aurait-il pas des échos walseriens dans les poèmes de Houellebecq ?

Le poids des jours, l’angoisse, un interstice de bonheur, et les grands combats de la jeunesse : je me jette au combat ;/ je veux aider comme tant d’autres/à ôter le mal du monde. Vite balayés : (…)allons, laisse tomber. L’art du contrepied. Walser, le faux calme, l’impavide brûlant, est un pince-sans-rire.

Modestie et soumission tremblent sous les assauts du désir impérieux qui pénètre en moi jusqu’au larmes. Tiraillé, tourmenté par le chaos du monde, par la violence de son désir, Walser aspire à une idylle de quiétude, reflétée par ses vers mesurés, par ses mots simples et candides pour que tout s’accomplisse en douceur/en silence, en un vouloir immense.

Temps et espace, temps implacable incarné dans une nature bienveillante ou indifférente, enfance, amours déçues, brusques transports religieux, et toujours le blanc de la neige. Que faire du désir ?

Le désir voile tout le jour,/joyeux, le déployer ici.

Ici et maintenant, sur le blanc de la page, et s’affranchir enfin de la souffrance, du mensonge, de la contrainte et du temps.

Depuis que j’ai capitulé devant le temps,

je sens vivre en moi quelque chose,

une sérénité ardente et merveilleuse.

Première mise en ligne le 31 mars 2010

© Samuel Dixneuf _ 25 décembre 2010

[1Il meurt dans la neige lors d’une promenade, le jour de Noël 1956

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