Œuvres ouvertes

Carnets du Neckar (2) : Goethe en chemin / Laurent Margantin

Ces carnets ont été rédigés entre 1996 et 1999, alors que je vivais en Allemagne, à Tübingen.

Ces dernières semaines, j´ai beaucoup pensé au séjour que fit Goethe à Tübingen, il y a de cela très exactement deux siècles. C´était également un mois de septembre, d´abord ensoleillé (il est question dans une lettre du beau temps qui l´accueillit en Souabe), puis pluvieux. Il ne s´agit bien sûr que d´un (curieux) hasard, mais, à deux cents ans de distance, les premiers jours de septembre que je viens de vivre ont été estivaux, sans nuages, et depuis quelques jours le ciel s´est couvert, et un vent qui nous vient de l´Atlantique, de l´Islande paraît-il, a amené avec lui de la pluie et fait baisser la température. C´est d´ailleurs le climat de Tübingen au printemps et à l´automne (parfois aussi en plein milieu de l´été) : après un jour chaud et radieux il peut y avoir une série de journées froides et humides, si bien qu´il m´arrive de croire qu´ici les saisons se mêlent.

Mais j´en viens à Goethe. Le même lieu, la même date à un chiffre près, le même temps, et quelques préoccupations communes : j´étais presque sur le point d´aller le chercher à la gare !

En septembre 1797, Goethe est en route pour la Suisse, et il a prévu de rendre visite à son éditeur, du nom de Cotta, installé à Tübingen. Et comme toujours, il tient son journal, et écrit aux amis. Je traduis simplement les notes concernant son voyage entre Stuttgart et Tübingen, qui montrent la manière qu´a Goethe, dans un simple journal, de décrire poétiquement les lieux (mais sans lyrisme et parfois sans ponctuation). Le paysage n´a pas fondamentalement changé. « Belle perspective sur la vallée du Neckar à l´aspect si divers. Lustnau, cultures diverses, prés, forêt, pâturages, jardins, vignobles. L´on voit le château de Tübingen et Tübingen, une charmante prairie y conduit. Arrivée chez monsieur Cotta. Je fais la connaissance de monsieur le pharmacien, le docteur Gmelin. En fin d´après-midi nous nous promenons ensemble et allons voir les environs. D´abord la vallée de l´Ammer, puis dans le jardin de Gmelin aussi la vallée du Neckar, ensemble avec la vallée de l´Ammer. L´échine d´une montagne de grès, bien bâtie, sépare les deux vallées ; dans une entaille de cette échine est placé Tübingen, comme assis sur une selle, et faisant face aux deux vallées. Au-dessus il y a le château, plus bas la colline est creusée pour laisser un passage à l´Ammer à travers une partie de la ville et jusqu´aux moulins. » Goethe note ensuite que l´existence de la ville est liée à celle de son université et de ses grands établissements d´enseignement, et que le sol à l´entour fournit la plus petite part de leurs besoins. Et il dessine la géographie des lieux en quelques traits de plume rapides et toutefois précis : « La ville a trois caractéristiques différentes : le versant en direction du levant, du côté du Neckar, où se trouvent les écoles, les couvents et les séminaires ; le centre de la ville ressemble à une vieille ville de commerce construite au petit bonheur ; le versant en direction du couchant, vers l´Ammer, ainsi que la partie de la ville en contrebas sont habités par des jardiniers et des maraîchers... »

Cette pratique du journal constitue un exercice de « géographie poétique », pour reprendre l´expression de Novalis, et permet à Goethe de s´inscrire mentalement et physiquement dans l´espace qu´il découvre et où il désire séjourner le plus profondément et le plus intensément possible. Il ne s´agit pas pour lui de faire une description littéraire du paysage, mais d´y intégrer sa propre façon de voir les choses, à la fois sensorielle et spirituelle, en recueillant toutes sortes d´informations d´ordre historique, géologique, botanique, sociologique, économique, etc. Le regard et la pensée s´ouvrent un espace que les habitants du lieu ignorent la plupart du temps, occupés par des choses plus importantes.

Le paysage de la Souabe parut souriant à Goethe, qui venait d´une région d´Allemagne située plus au nord et à l´est, la Thuringe. A l´époque, la Souabe était un peu considérée comme la Provence d´outre-Rhin, et c´est bien ainsi que Novalis, qui était lui aussi originaire de Thuringe, décrit la région dans son roman Heinrich von Ofterdingen. Les marchands qui accompagnent Heinrich parlent de la « vie heureuse en Souabe ». « Les mœurs de ce pays sont douces et agréables... Chacun sait satisfaire ses besoins d´une manière conviviale et charmante... L´argent, les activités et les marchandises se produisent les unes les autres, s´étendent en cercles rapides, et le pays et les villes s´épanouissent... On entend nulle part ailleurs de chanteurs plus gracieux, on ne trouve nulle part ailleurs de peintres plus talentueux, et on ne voit nulle part ailleurs, dans les salles de danse, des mouvements aussi légers et de plus délicieuses figures... l´amour est à travers mille formes l´esprit des assemblées heureuses... et il est certain qu´il n´y a nulle part ailleurs dans toute l´Allemagne de jeunes filles plus irréprochables et de femmes plus fidèles qu´en Souabe.. » Novalis évoque le voisinage favorable de la Suisse (destination de Goethe), et à travers ces régions se profilent évidemment, pour les deux poètes, l´Italie et le sud de l´Europe.

C´est d´abord à la rencontre d´un paysage que va Goethe, qui pour le voir dans toute son ampleur monte sur l´Österberg, où il trouve la vue « très agréable ». On voit les deux vallées, tout en ayant la ville face à soi, et surtout, de l´autre côté de la vallée du Neckar, on aperçoit les montagnes du Jura souabe, et la région du Danube dont la source n´est pas loin. A Tübingen, Goethe trouve ce que Frédéric Schlegel appelait en français des « échappées de vue ». Il est évidemment en partance, en partance pour un ailleurs de la pensée poétique.

L´écrivain se plaît chez Cotta, dont la maison - qui abrite aujourd´hui une librairie - est située en plein centre, en face de la Stiftkirche, à l´entrée de la Münzgasse. A côté, un bâtiment universitaire, l´Alte Aula, que Goethe peut voir de sa fenêtre, ainsi que l´église, et entre les deux la vallée du Neckar. Dans une lettre à Schiller, il est question de plusieurs professeurs de l´université rencontrés à Tübingen. Il s´agit « d´hommes très estimables dans leurs disciplines, qui ont l´air de se trouver bien dans la situation où ils sont ». De qui s´agit-il ? Goethe rencontre surtout des scientifiques, ce qui n´a rien d´étonnant lorsqu´on connaît son intérêt pour les sciences naturelles (minéralogie, géologie, botanique, zoologie) auxquelles il a commencé à se consacrer sérieusement à partir de son installation à Weimar en 1775. Parmi ces scientifiques, il y a le professeur Storr, qui s´occupe du cabinet d´histoire naturelle, riche en madrépores, millépores, moules et autres animaux marins. Storr a également ramené d´un voyage en Suisse quantité de minéraux, qu´il a rassemblés dans une tour de l´institut de zoologie.

Goethe s´intéresse particulièrement aux institutions universitaires de la ville, à l´organisation du savoir. Un passage d´une lettre écrite au duc de Weimar pendant son séjour à Tübingen me frappe par sa perspicacité et par son caractère « actuel ». Y sont évoquées les structures universitaires, et le fait que celles-ci sont très coûteuses (« une quantité d´argent monstrueuse est versée aux différents instituts »). Mais ce que l´on peut constater, c´est que « l´ancienne loi du Württemberg selon laquelle les moyens doivent servir un seul but » n´a plus de sens, car il arrive que le but change (le but étant lui-même « variable », beweglich). Et c´est ce qui s´est passé à la fin du dix-huitième siècle selon Goethe : on peut bien entretenir financièrement les sciences et les arts, mais si à ceux-ci il manque un but, disons une vision générale, celle d´une culture, alors « les vieilles formes sont en contradiction avec l´évolution de la vie... et les différentes institutions glissant sur les mêmes vieux rails ne produisent rien d´efficace ». En écoutant Goethe, je ne peux pas ne pas penser aux universités d´aujourd´hui, si riches en programmes de recherche, en cursus divers, et ce dans un contexte mondial : tant de chercheurs dans les sciences les plus variées financées par les Etats et aussi par les entreprises, et auxquels manque un but, ou une perspective, et avant tout la perspective d´un monde.

Mais à Tübingen, malgré tout, malgré ce qu´on pourrait appeler un certain gaspillage de l´intelligence fragmentée en différents compartiments, la tendance encyclopédique - celle qui rassemble justement les morceaux épars - est là, tendance qui fait songer aux mots de Victor Cousin à propos d´une autre ville universitaire fameuse à l´époque, Göttingen : « Les cours réunis des diverses facultés font de l´université de Göttingen une espèce d´encyclopédie en action, un immense foyer de lumière et de vie scientifique ».

L´un des encyclopédistes en action qu´a rencontré Goethe à Tübingen s´appelle Kielmeyer. Celui-ci avait été nommé à l´université un an plus tôt, et n´avait que trente-deux ans à l´époque. Né comme Schelling à Bebenhausen, petite bourgade abritant un cloître cistercien située à quelques kilomètres de Tübingen, Carl Friedrich Kielmeyer avait été envoyé dès l´âge de huit ans à la Karlsakademie de Stuttgart, et avait commencé des études de médecine à partir de sa dix-septième année. Là, il avait eu comme condisciples Cuvier et Schiller. Par la suite, il avait pu faire un séjour de deux ans à Göttingen, où il avait suivi les cours de Blumenbach, Gmelin, Kästner et Lichtenberg, parmi les savants allemands les plus renommés de l´époque. Agé de vingt-cinq ans, Kielmeyer avait été nommé professeur de zoologie et avait administré avec d´autres le cabinet de curiosités de la Karlsschule de Stuttgart. A Tübingen, il était déjà parfaitement qualifié pour enseigner les différentes disciplines de la « science naturelle », botanique, médecine, zoologie, chimie, anatomie, pharmacie, toutes matières qu´il enseigna au long de sa carrière.

Le 10 septembre, l´écrivain discute avec le savant. Il est surtout question d´anatomie et de physiologie. Goethe écrit : « Kielmeyer m´a exposé diverses pensées : il est tenté de relier les lois de la nature organique aux lois de la physique, comme par exemple la polarité, l´accord mutuel et la corrélation des extrêmes, la dilatation de liquides expansifs ». En 1793, Kielmeyer avait donné une conférence à la Karlsschule intitulée : Sur les relations des forces organiques entre elles en fonction de leurs différentes organisations. S´y trouvaient synthétisées bon nombre des réflexions confiées à Goethe, et qui étaient le fruit de ses recherches dans les diverses disciplines scientifiques. Dans sa jeunesse, le savant avait été marqué par différentes lectures représentant la nature comme une horloge (Uhrwerk), une machine parfaitement réglée et qui était l´œuvre du génie divin. Il avait lu Charles Bonnet, l´auteur suisse de qui parlait de « chaîne des êtres », et des auteurs mécanistes comme d´Holbach ou de la Mettrie, en y ajoutant une perspective téléologique, la nature étant certes une machine, mais commandée par un but. En fonction de ce but on pouvait comprendre l´organisation des forces, leur harmonie cachée.

Dans sa conférence de 1793, Kielmeyer parle encore de l´univers comme d´une machine, mais les rouages de celle-ci se complexifient. Il reste toujours le souci de rapporter les données biologiques à quelques lois de la physique, mais la référence au mécanisme est plus feutrée, et l´on sent que le savant s´en tient avant tout au canevas de forces comme la sensibilité, l´excitabilité, la force reproductrice, la force sécrétrice et la force propulsive qu´il a pu observer, sans recourir systématiquement à un schéma global et simpliste comme celui de Kant, qui voyait dans la matière deux forces à l´œuvre, répulsion et attraction. Ces diverses forces sont présentes à différents degrés du développement biologique, et des combinaisons multiples sont possibles, en fonction de leur intensité. En vérité, Kielmeyer semble de plus en plus pencher vers une représentation de l´univers comparable à un organisme, et comme Schelling à la même période, il cherchera à voir dans la nature un esprit se déployer, une « âme du monde » (Weltseele). S´étant lui-même essayé à la poésie, le savant raturera toutefois dans un de ses manuscrits le terme Weltseele pour le remplacer par : Der Unbekannte, l´Inconnu, sentant sans doute l´insuffisance de mots ou d´expressions comme « Dieu » ou « âme du monde », pour évoquer une possible source de l´énergie qui anime l´univers.

C´est donc un esprit polyvalent, vigoureux, inspiré en même temps que sceptique, que rencontre Goethe à Tübingen, et cela ne pouvait que lui plaire, lui qui était passé d´une première phase de sa vie consacrée uniquement à l´écriture littéraire à une seconde période où il essayait de combiner la poésie, la spéculation philosophique et l´observation scientifique, avec l´espoir secret de les voir s´associer un jour au sein d´une nouvelle culture du monde.

C´est une rue paisible dans un quartier résidentiel de Tübingen, face à l´Österberg. En cette après-midi de fin d´été, rien ne trouble le silence de ce jour suspendu entre deux saisons. Les arbres encore verts semblent guetter le premier coup de vent des tempêtes d´automne. C´est dans une de ces rues qu´habite Alterwolf, celui que j´aime surnommer le vieux maître. Quand j´ai eu entre les mains un volume des écrits en sciences naturelles de Goethe annotés et commentés par lui où il était indiqué qu´il était né en 1907, je ne me suis même pas posé la question de savoir s´il était encore vivant, et ce n´est que quelques mois plus tard qu´un étudiant en géologie m´a appris qu´il avait suivi l´un de ses cours ici à Tübingen, où il vivait depuis de longues années. Maintenant il était professeur émérite, et se consacrait entièrement à l´édition critique des écrits scientifiques du poète de Weimar, dans un isolement qui ne pouvait que me plaire. Alterwolf : le vieux loup, le vieux maître, terré dans sa tanière propre et ordonnée, et qui vous accueille avec une froideur toute prussienne (j´apprendrai plus tard qu´il est né et a grandi en effet avant la première guerre mondiale dans l´ancienne Prusse aujourd´hui pour partie polonaise). En silence, il vous fait passer au salon où se trouve sa table de travail. Les deux portraits de Kant accrochés au mur n´aident guère à vous mettre en confiance...

Apparemment, Alterwolf vit tout seul. La santé, la souplesse et la robustesse du vieillard me surprennent et m´impressionnent. Rapidité aussi : il fait tomber une feuille par terre, sous son bureau, et il se penche plus vite que moi, plonge pour la ramasser, avant de se redresser d´un coup ! Alterwolf est assis devant moi, à côté d´une large fenêtre donnant sur le feuillage vert sombre d´un marronnier. Lorsqu´il parle ou écoute, son visage se transforme seconde après seconde, passant de la gravité absolue à une expression de jeunesse insouciante et joyeuse, si bien qu´au bout d´un moment je ne sais plus si je parle réellement avec le vieillard de quatre-vingt-dix ans que j´ai bel et bien devant moi, ou avec le même homme, mais quarante ou cinquante ans plus jeune. Certaines pensées et émotions, visiblement, le rajeunissent.

Aujourd´hui, pour cette première rencontre, il me parle de Goethe, et de cette période cruciale de sa vie où il est passé d´un rapport au monde que l´on peut qualifier d´artificiel à une perception plus fine et plus profonde de la réalité terrestre. Alterwolf date ce passage autour des années 1775-79, et évoque devant moi l´importance de deux voyages en Suisse (celui de 1797 sera justement le troisième).

Lors du premier voyage, le poète est âgé de vingt-six ans, et est tourmenté par une aventure amoureuse avec une certaine Lili. Il est accompagné par un trio de comtes extravagants, les frères Christian et Friedrich Leopold von Stolberg, et Christian Haugwitz. C´est d´un paysage idyllique que rêvent les jeunes nobles, d´une nouvelle Arcadie : la nature suisse doit les accueillir avec la fraîcheur de ses lacs et de ses ruisseaux, la beauté de ses montagnes, la liberté de ses mœurs républicaines. Dès le début du voyage qui a lieu au printemps, la petite troupe, par son accoutrement et ses manières excentriques, ne passa pas inaperçue. Il n´était pas commun à l´époque d´aller se baigner nu à la vue de tout le monde...

– Mais le plus intéressant dans cette escapade juvénile, me dit Alterwolf d´une voix claire et ferme, c´est qu´elle permet de découvrir dans quel état d´esprit se trouve le jeune Goethe lors de ce premier voyage en Suisse, notamment en ce qui concerne son rapport à la nature, et je sais que cela vous intéresse. Lors d´une traversée du lac de Zürich, il écrit un petit poème qui nous informe à ce propos :

Je tète à présent au cordon ombilical

La nourriture qui me provient du monde

Et superbe est la nature autour de moi

Qui me garde à sa poitrine.

Goethe n´a alors qu´un rapport égocentrique à la nature : il tire, extrait d´elle ce qui lui procure une jouissance, elle est une mère aimée mais inconnue, car le poète ne se soucie guère de la connaître. Elle est là, extérieure à lui, et il en profite.

D´un bond, le vieillard s´est levé pour me montrer sur une carte de Suisse le chemin parcouru par Goethe.

Après avoir traversé le lac de Zürich, les voyageurs exaltés se rendirent à Einsiedeln, où l´on se sépara : Goethe - que ses compagnons gênaient de plus en plus - poursuivit sa route vers Schwyz en compagnie de son ami de jeunesse francfortois Jakob Ludwig Passavant, retrouvé à Zürich. Ensemble, les deux hommes, sans doute soulagés de ne plus traîner avec eux les trois comtes, traversèrent le lac de Lucerne, firent l´ascension du Rigi, longèrent le lac jusqu´à Altdorf, continuèrent leur marche vers Amsteg, Wassen et Göschenen avant d´arriver à Andermatt. En bon géologue, Alterwolf me signale que Goethe, sur le bateau qui les emmenait sur un lac, ne remarqua pas les formations exceptionnelles que constituent les couches minérales plissées sur la berge à cet endroit, n´évoquant dans son journal, en termes très généraux et lyriques, que la « beauté du monde ». Si la sensation est bien là, elle reste encore très « anarchique », et n´est la base d´aucune connaissance poétique du monde.

A l´époque du premier voyage en Suisse, Goethe est donc capable d´une sensation vivante des choses, mais il lui manque une patience, ce qu´on pourrait nommer une pratique raisonnée de la sensation ; elle ne viendra que plus tard, et peu à peu, à force d´exercice. Surtout, il semble que le contact avec le monde ne soit que subit et momentané, tributaire – esclave même – d´une imagination artistique un peu trop développée. Rien là de construit et de réfléchi. Il faudrait quelque chose comme une sensation-réflexion, une respiration-connaissance, – l´existence d´une faculté qui associe l´enthousiasme et la chaleur de la sensation poétique à la rigueur du regard lointain et posé du scientifique... Le poète jouit encore aveuglément de la nature, il lui manque des yeux pour la voir et une langue qui puisse exprimer un contact profond avec elle, au-delà des domaines séparés de la subjectivité et de l´objectivité. Un long travail est à réaliser.

C´est à ce moment du voyage que se produit un événement singulier et important dans le parcours poétique de Goethe. Jusqu´à présent, les deux amis n´ont parcouru que des régions montagneuses peu élevées : soudain ils sont en route vers le Gothard, à travers le défilé de la Reuss. Dans son journal, Goethe décrit le cheminement de plus en plus difficile, sur un terrain peu familier : « En avant. Puissance terrible... Désespoir, effort et sueur. Pont du diable, et le diable. Sueur, épuisement et chute... » Devant l´impressionnant paysage montagneux, l´esprit s´effondre, le lyrisme naturel du poète est épuisé. Passavant encourage Goethe à dessiner les lieux, mais, écrit ce dernier dans ses mémoires (Dichtung und Wahrheit) des dizaines d´années plus tard, « je ne pus rien dessiner ; pour de tels objets je n´avais pas de langage ». Plus loin, dans le passage du Gothard, il exprime une nouvelle fois son sentiment d´impuissance et de désespoir devant un paysage qui, au fond, défie toute imagination poétique, à l´aide de mots qui semblent jetés sur le papier sans ordre, dans l´oubli de la syntaxe : « Neige rocher nu et mousse et vent de tempête et nuages le bruit de la chute d´eau le tintement du mulet. Désert comme la vallée de la mort - jonché d´ossements brume lac ». Devant ce paysage, il tente à nouveau de dessiner, moment qui sera aussi évoqué dans Poésie et vérité : « Je m´étais assis sur le sentier qui descendait vers l´Italie, et dessinais en dilettante ce qui n´était pas fait pour être dessiné (was nicht zu zeichnen war), et ce qui pouvait encore moins faire un tableau : les prochains sommets, sur les côtés desquels la neige fondue en faisant des sillons blancs avait laissé apparaître des zones noires. C´est grâce à cet effort infructueux que cette image m´est restée en mémoire ». Et tandis que son ami lui propose de descendre vers l´Italie, Goethe ne peut se décider, la Lombardie et l´Italie lui paraissant à cet instant « tout à fait étrangères ».

En écoutant Alterwolf évoquer cette expérience du vide faite par Goethe dans les Alpes suisses - d´un vide plus expressif et artistique qu´existentiel (peut-être est on au contraire au commencement d´une certaine plénitude existentielle), j´ai songé tout à coup à un autre voyageur, qui franchit le sommet du Gothard en plein hiver un siècle plus tard, et qui raconte dans une lettre une expérience similaire, en termes plus nihilistes : « Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d´objets énormes ; plus de routes, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l´embêtement blanc qu´on croit être le milieu du sentier ». Ce voyageur à l´ombre blanche, blanche d´un silence à venir, c´est Rimbaud en 1878, ayant déjà renoncé à la poésie. La montagne semble offrir ce risque à celui qui écrit ou peint : une chute dans le silence et le cadre blanc d´une impossible représentation.

Le deuxième voyage de Goethe en Suisse a lieu à l´automne 1779. En quatre ans, le poète a changé de statut social : d´artiste un peu bohême, il est devenu, à Weimar, le conseiller et ami du jeune duc Karl August von Sachsen, et membre de la commission des affaires minières. Accompagnés de quelques serviteurs, les deux hommes arrivent à Bâle plus discrètement que la petite troupe protobeatnik quelques années auparavant à Zürich. Dans une lettre à Charlotte von Stein, Goethe écrit que ce voyage leur permettra de « baigner leurs esprits dans le sublime de la nature ». Mais malgré ce langage lyrique, on lit sous la plume de l´écrivain des descriptions du paysage d´un style tout à fait nouveau si on le compare à celui du précédent voyage. A propos des gorges de Bir, entre Bâle et Biel, on peut lire ces lignes qui témoignent d´un désir de saisir poétiquement une totalité, et non plus de noter quelques détails charmants voire impressionnants : « Ici des parois accrochées les unes aux autres se dressent toutes droites, là d´énormes strates sont couchées de travers au bord du fleuve et du chemin, de larges masses sont posées les unes sur les autres, et juste à côté des blocs de rocher pointus se sont écroulés. Plus loin apparaissent de grandes fentes et des plaques épaisses comme des murs qui se sont séparées de la masse rocheuse... Les sommets des rochers sont parfois ronds, parfois pointus, recouverts de végétation ou bien nus, et par dessus il y a souvent une seule tête chauve et téméraire qui regarde autour... Ce passage à travers le défilé étroit provoqua en moi un grand sentiment d´apaisement. Le sublime communique à l´âme la belle sérénité... mes yeux et mon âme pouvaient saisir les choses ». Devant le chaos minéral, Goethe a l´impression de « pressentir obscurément la naissance et l´existence de ces formes étranges ». Il croit pouvoir lire en elles les révolutions par lesquelles elles sont passées, et y reconnaître une « loi éternelle faisant évoluer lentement chaque chose ».

– Dans cette description la nature n´apparaît plus comme un simple reflet des humeurs d´une subjectivité individuelle, remarque Alterwolf, avant d´ajouter cette pensée qui résume le nouveau programme poétique de Goethe : Une nouvelle langue cherche plutôt à représenter les phénomènes naturels dans toute leur matérialité et leur cohérence pressentie. Ici, on voit bien que Goethe a déjà une année d´expérience des choses de la mine, en tant que responsable de l´exploitation d´Ilmenau en Thüringe, où il a pu observer de nombreux minéraux et diverses concrétions rocheuses.

Au sujet de cette volonté d´élaborer un langage, le vieux maître évoque la précision et l´exactitude des observations du poète lorsqu´il décrit le paysage montagneux, la brume et les nuages, l´horizon... A l´approche des Alpes savoyardes, le style se transforme encore et exprime une connivence inédite avec la réalité.

Cette connivence est alimentée à la fois par un savoir et par une sensation. Visiblement, Goethe a une connaissance exacte du terrain à travers ses lectures d´auteurs comme Buffon (L´histoire de la terre paraît en 1778) ou Saussure, dont il découvre les Voyages dans les Alpes parus cette même année. Il essaye donc de concilier les deux extrêmes que sont la sensation poétique des choses et l´analyse à distance qui est le propre de l´activité scientifique. Pendant ce second voyage, il y a la volonté chez le poète de s´installer, de demeurer dans cet état de sensation et de réflexion mêlées, comme s´il s´agissait à présent de fonder une nouvelle connaissance du monde qui débouche sur une culture, ce que j´ai appelé une « culture du monde ». A plusieurs reprises, Goethe exprime le souhait de rester, de ne pas continuer sa route, de s´arrêter là où la sensation-réflexion est la plus dense, la plus profonde. Dans la vallée du Rhône notamment, quelques heures sont insuffisantes pour pénétrer la beauté du paysage : « ... à de tels endroits il faudrait pouvoir rester plus longtemps, passer quelques jours ». Et il ajoute : « ... lorsqu´on pense qu´à chaque saison, chaque jour et chaque changement de temps sont liées de nouvelles réalités qui nous surprennent. Et qu´en chaque homme, même le plus simple, il reste des traces singulières d´événements exceptionnels qui lui ont été donnés de vivre une seule fois... et qu´il a ainsi gagné un trésor qu´il conservera toute sa vie : il en est de même avec l´homme qui a pu voir de tels objets de la nature et qui s´est familiarisé avec eux ».

C´est surtout l´observation des nuages qui amène Goethe à regretter de devoir poursuivre son chemin. Mais plus que d´une observation, il s´agit d´une participation provoquée par la sensation d´« enveloppement » qui saisit le marcheur et le fait s´asseoir, véritablement immergé dans un monde qui est autant extérieur qu´intérieur : « Je suis allé sur le pas de la porte, j´ai contemplé un moment les formes des nuages qui sont belles au-delà de toute description... Les nuages, qui sont une des choses les plus curieuses pour tout homme depuis l´enfance, les nuages nous demeurent étrangers dans nos pays de plaine, où nous les regardons loin dans le ciel, tels des tapis magnifiques grâce auxquels les dieux cachent à nos yeux leur splendeur. Ici en revanche on est enveloppé par eux alors qu´ils se forment, et l´on sent chacun de ses nerfs parcouru par la force éternelle et interne de la nature ».

Des années plus tard, Goethe se consacrera à une étude rigoureuse des phénomènes météorologiques, et il s´intéressera de très près à la classification des nuages réalisée par Luke Howard, un Anglais qui avait publié des articles scientifiques dans les Annales de physique. Howard avait distingué trois types fondamentaux : cumulus, cirrus et stratus, en fonction de leur altitude et de leurs formes. Pendant de longues années, Goethe effectuera des observations précises des formations nuageuses, s´appuyant toujours sur des théories contemporaines. Peintre, il représentera souvent les phénomènes observés dans le ciel, les plus hauts nuages, parfois à peine perceptibles, se fondant presque, d´un blanc très clair, au fond bleu de la toile.

Depuis un moment, Alterwolf se tait. Dehors, le soleil se couche derrière le vieil homme que je quitte à présent, ayant moi-même besoin de silence. Marche après marche, escalier après escalier, je descends vers la Wilhelmstraße, puis me dirige vers l´Österberg, où quelques parachutes ascensionnels voltigent dans les airs.

Parvenu au sommet de la colline, tout en marchant au dessus de la vieille ville, je pense encore un moment au séjour de Goethe à Tübingen, et à l´horizon qui s´ouvrait devant lui à ce même endroit : le Danube au loin, sa source, et au-delà du lac de Constance (qu´on appelait jadis la « mer souabe »), les Alpes, qu´il connaissait déjà et qu´il devait être impatient de retrouver, afin de reprendre et d´approfondir certaines sensations et pensées qui l´avaient occupé vingt ans plus tôt. Amoureux de l´Italie, il avait aussi appris à aimer les Alpes, à approcher dans ce paysage parfois austère une nouvelle conception de l´art, qu´il pressentait peut-être plus facilement en ces lieux lointains et dégagés que dans les villes italiennes où les formes classiques de l´Antiquité occupaient encore le paysage et pouvaient empêcher l´esprit d´apercevoir ou de développer de nouvelles formes.

À deux cents ans de distance, mais à la même place, je me tiens debout aux côtés du voyageur en partance, sentant moi aussi combien il est important de savoir parfois suspendre le pas sur le chemin.

© Laurent Margantin _ 5 mai 2010

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