Œuvres ouvertes

La mer à Granville / Michelet

Extrait de La mer, de Jules Michelet

J’aimais cette petite ville singulière et un peu
triste qui vit de la pêche lointaine la plus dangereuse.
La famille sait qu’elle est nourrie des hasards
de cette loterie, de la vie, de la mort de
l’homme. Cela met en tout un sérieux harmonique
au caractère sévère de cette côte. J’y ai bien
souvent goûté la mélancolie du soir, soit que je
me promenasse en bas sur la grève déjà obscurcie,
soit que, de la haute ville qui couronne le rocher,
je visse le soleil descendre dans l’horizon un peu
brumeux. Son énorme mappemonde, souvent
rayée durement de raies noires et de raies rouges,
s’abîmait, sans s’arrêter à faire au ciel les fantaisies,
les paysages de lumière, qui souvent ailleurs
égayent la vue. En août, c’était déjà l’automne. Il
n’y avait guère de crépuscule. Le soleil à peine
disparu, le vent fraîchissait, les vagues couraient
rapides, vertes et sombres. On ne voyait guère
que quelques ombres de femmes dans leurs capes
noires doublées de blanc. Les moutons attardés
aux maigres pâturages des glacis, qui surplombent
la grève de quatre-vingts ou de cent pieds,
l’attristaient de bêlements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord bâtie
à pic sur le bord de l’abîme, noire, froide, battue
d’un vent éternel, faisant front à la grande mer. Il
n’ y a là que de pauvres logis. On m’y mena chez
un bonhomme dont l’art était de faire des tableaux
de coquilles. Monté par une sorte
d’échelle dans une obscure petite chambre, je vis,
encadrée dans l’étroite fenêtre, cette vue tragique.
Elle me fut aussi saisissante que l’avait été en
Suisse, prise aussi dans une fenêtre, et par une
vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le
glacier me fit voir un monstre énorme de glaces
pointues qui marchaient à moi. Et cette mer de
Granville, une armée de flots ennemis qui venaient
d’ensemble à l’assaut.

Mon homme, sans être vieux, était souffreteux,
fiévreux. Il tenait, en ce mois d’août, sa fenêtre
calfeutrée. En regardant ses ouvrages et causant,
je vis qu’il avait la tête un peu faible. Elle avait
été ébranlée par un événement de famille. Son
frère avait péri sur cette grève dans une cruelle
aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui semblait
garder contre lui une mauvaise volonté.
L’hiver, infatigablement, elle flagellait sa vitre de
neige ou de vents glacés. Elle ne le laissait pas
dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans trêve
ni repos, dans les longues nuits. L’été, elle lui
montrait d’incommensurables orages, des éclairs
d’un monde à l’autre. Aux grandes marées, c’était
bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son
écume furieuse, sautant bien plus haut encore,
outrageusement venait lui frapper dans sa fenêtre.
Il n’était pas même sûr que la mer s’en tînt toujours
là. Elle pouvait dans sa haine, lui jouer
quelque mauvais tour. Mais il n’avait pas le
moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être
aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel
magnétisme. Il n’eût pas osé se brouiller tout à
fait avec la terrible fée. Il avait pour elle un certain
respect. Il en parlait peu, et plus souvent la
désignait sans la nommer, comme l’Islandais en
mer n’ose nommer l’Ourque, de peur qu’elle
n’entende et ne vienne. Je vois encore sa mine
pâle lorsqu’il regardait la grève, et disait : « Cela
me fait peur. »

Était-ce un fou ? Nullement, il parlait de fort
bon sens. Il me parut distingué et intéressant.
C’était un être nerveux, très finement organisé,
trop pour de telles impressions.
La mer fait beaucoup de fous. Livingstone avait
emmené d’Afrique un homme intelligent, courageux,
qui bravait les lions. Mais il n’avait pas vu
la mer. Quand il monta sur un vaisseau, et qu’il
eut à la fois cette double surprise et du redoutable
élément, et de tous les arts inconnus, ce fut trop
fort pour son cerveau. Il délira ; quoi qu’on fît, il
trouva moyen d’échapper, et se jeta aveuglément
dans ces flots qui l’effrayaient et qui l’attiraient
cependant.

D’autre part, la mer attache tellement les hommes
qui se sont confiés à elle, qui ont vécu avec
elle et dans sa familiarité, qu’ils ne peuvent la
quitter jamais. J’ai vu, dans un petit port, de
vieux pilotes qui, devenus trop faibles, résignaient
leur office. Mais ils ne s’en consolaient point, ils
traînaient misérablement, et leurs têtes s’égaraient.

Lire La mer de Michelet dans la version numérique de Publie.net

© Jules Michelet _ 5 avril 2010

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