Œuvres ouvertes

Une île appelée Tübingen (4)

Retour sur les années de formation : Manfred Frank

A Tübingen, il y avait Manfred Frank. Il était connu en Allemagne pour ses travaux sur Novalis et le romantisme allemand, et surtout pour ses conférences et livres sur la philosophie française après Sartre, ce qu’il a appelé le « néostructuralisme », dont le plus important représentant était Derrida qu’il fit connaître outre-Rhin. J’avais entendu parler de lui par des étudiants allemands que j’avais rencontrés en arrivant à Tübingen, surtout pour un discours qu’il venait de tenir à la Paulskirche (une église) de Francfort, discours de commémoration de la nuit de Cristal qui avait eu lieu le 9 novembre 1938.

Je me souviens être allé écouter Manfred Frank dans un amphithéâtre de l’université de Tübingen, quelques semaines après. Je ne sais évidemment plus la date (juste que c’était l’hiver 92), alors je lui écris pour lui demander s’il a ce texte sur le disque dur de son ordinateur (s’il en avait un alors !). Il me répond le lendemain, en joignant deux documents : son discours à la Paulskirche, et celui qu’il a tenu ensuite devant les étudiants de Tübingen dont j’étais (paru dans le journal local, le Schwäbisches Tagblatt, je m’en souviens car j’avais gardé l’article illustré d’une photo du public – je ne sais simplement plus où est cet article) : c’était le 15 décembre. Je mets les deux documents sur ma liseuse et les relis dix-huit ans après.

Je reviens à ces événements car ils furent pour moi déterminants : c’est après l’avoir écouté et lu quelques-uns de ses travaux que j’eus l’idée de venir préparer un doctorat à Tübingen, et je mis un an à concrétiser ce projet, notamment grâce à une allocation de recherche qui me permit de vivre deux ans en me consacrant uniquement à mon sujet de thèse. Dans ses deux discours, Frank dressait un panorama saisissant de l’histoire allemande depuis le début du dix-neuvième siècle, histoire, on le sait, étroitement dépendante de la Révolution française et de l’expansionnisme napoléonien. Trois dates retenaient son attention, à chaque fois un 9 novembre : 1849, exécution du député libéral de gauche Robert Blum, après que les députés rassemblés à la Paulskirche de Francfort avaient promulgué une nouvelle constitution accordant les mêmes droits aux Juifs et aux femmes qu’aux hommes ; 1938, la nuit de Cristal ; 1989, un 9 novembre toujours, la chute du Mur. Manfred Frank relevait qu’à chaque fois, les Allemands avaient sacrifié la liberté au nom de l’unité allemande, ainsi les manifestants de l’est qui avaient eu comme slogan « Nous sommes le peuple » préférèrent bientôt « Nous sommes un peuple ».

Frank établissait un lien entre ces trois dates parce qu’à chaque fois, le choix de la nation au détriment de la liberté avait eu pour effet de faire apparaître un nationalisme qui excluait l’étranger ou le Juif. A l’automne 92, plusieurs meurtres d’étrangers avaient eu lieu dans l’ancienne Allemagne de l’est, mais il y avait eu aussi des incendies de foyers de réfugiés à l’Ouest, on voyait ressurgir les vieux démons du racisme et de l’antisémitisme. Une majorité de députés votèrent une nouvelle loi restreignant de manière drastique le droit d’asile, au nom du peuple, ce qui conduisit Frank, dans son discours, à rapprocher cette conception de la démocratie de propos de Goebbels : « Nous pensions simplement, parce que le peuple est simple ; nous pensions de manière primitive, parce que le peuple est primitif ». C’est à ce moment du discours que des députés de la CDU quittèrent la Paulskirche, scandalisés par cette mise en cause.

Je savais que Manfred Frank, âgé d’à peine cinquante ans à l’époque, avait la réputation justifiée d’être de gauche et d’avoir été marqué par les idéaux de 68. Il avait été l’élève de Gadamer à Heidelberg, avait enseigné plusieurs années à l’université de Genève où il avait appris le français et publié ses livres sur la philosophie française moderne, et était arrivé à Tübingen à la fin des années 80, à la Bursa, la faculté de philosophie, un très ancien bâtiment donnant sur le Neckar et l’allée des platanes où Melanchthon avait lui-même enseigné. A quelques pas, il y avait le Stift où Hölderlin, Hegel et Schelling avaient été condisciples.

Je suivis quelques cours et séminaires à la Bursa, notamment un séminaire important de Manfred Frank consacré au groupe de philosophes rassemblés autour du journal de Niethammer à la même époque que le romantisme allemand. Fichte et Friedrich Schlegel, mais aussi des proches amis de Novalis, y avaient publié des articles, et ce séminaire, puis le livre que publia Frank à partir de ces travaux de recherche me révélèrent la grande culture philosophique dont disposaient les premiers romantiques, parfaitement au courant des spéculations philosophiques postkantiennes dont ils étaient bien souvent les auteurs voire les inspirateurs.

Littéraire de formation, je me contentais normalement d’écouter Frank et ses élèves, sauf une fois, lors de ce séminaire de recherche justement, où je fis un exposé introductif sur quelques pages des Etudes de Fichte de Novalis, petite épreuve orale d’une vingtaine de minutes que chaque participant du séminaire devait passer. Je me souviens qu’avant ce séminaire qui se tenait le soir, au milieu de l’hiver, les pavés couverts de verglas changeaient les ruelles en patinoire, et que pour descendre à la Bursa il fallait s’accrocher à une rampe, manquant de glisser à chaque pas. Il fallait donc être très motivé pour venir à ce séminaire où se retrouvaient une vingtaine d’étudiants et chercheurs dans une salle de conférence dont les fenêtres donnaient sur le Neckar qui passait plus bas dans l’obscurité.

Je reviendrai un autre jour à une découverte que je fis cet hiver-là, et qui intéressa vivement Manfred Frank, au point de la mentionner dans son livre ; elle n’est pas strictement philosophique…

A la faculté de philosophie de Tübingen où les professeurs étaient encore assez austères, Manfred Frank était différent : ouvert aux étudiants qu’il retrouvait une soirée par semaine dans un restaurant du centre-ville, la Wurstküche, il aimait bavarder simplement. Ces dernières années encore, je l’ai retrouvé à plusieurs reprises en juillet lors de mes séjours à Tübingen, désormais au Café central. L’été dernier, je l’ai écouté pendant plusieurs soirées parler de Tieck (qu’il a édité) et de Goethe, de Wagner dont il est également un spécialiste, mais aussi de Sartre dont il admire L’Être et le néant. Avec le temps, nos rapports sont devenus amicaux, et je pense avec bonheur à ce mois de septembre 2009 où nous sommes retrouvés dans un tout autre cadre que Tübingen, profitant de ces retrouvailles pour de longues discussions en tête à tête sur Novalis et le romantisme allemand que je ne risque pas d’oublier.

© Laurent Margantin _ 14 avril 2010

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