Œuvres ouvertes

Pierre Hadot ou la philosophie comme choix de vie

Pierre Hadot, dont les travaux sur les exercices spirituels des philosophes anciens ont fortement influencé la pensée de Michel Foucault, vient de disparaître. Ces quelques lignes extraites de son livre "Qu’est-ce que la philosophie antique ?"

J’ai l’intention de montrer dans mon livre la différence profonde qui existe entre la représentation que les Anciens se faisaient de la philosophia et la représentation que l’on se fait, de nos jours, habituellement, de la philosophie, tout au moins dans l’image qui est donnée aux étudiants à cause des nécessités de l’enseignement universitaire. Ils ont l’impression que tous les philosophes qu’ils étudient se sont tour à tour évertués à inventer, chacun d’une manière originale, une nouvelle construction systématique et abstraite, destinée à expliquer, d’une manière ou d’une autre, l’univers, ou tout au moins, s’il s’agit de philosophes contemporains, qu’ils ont cherché à élaborer un discours nouveau sur le langage. De ces théories que l’on pourrait appeler de « philosophie générale », découlent, dans presque tous les systèmes, des doctrines ou des critiques de la morale qui tirent en quelque sorte les conséquences, pour l’homme et pour la société, des principes généraux du système et invitent ainsi à faire un certain choix de vie, à adopter une certaine manière de se comporter. Le problème de savoir si ce choix de vie sera effectif est tout à fait secondaire et accessoire. Cela n’entre pas dans la perspective du discours philosophique.

Je pense qu’une telle représentation est une erreur si on l’applique à la philosophie de l’Antiquité. Evidemment, il ne s’agit pas de nier l’extraordinaire capacité des philosophes antiques à développer une réflexion théorique sur les problèmes les plus subtils de la théorie de la connaissance ou de la logique ou de la physique. Mais cette activité théorique doit être située dans une perspective différente de celle qui correspond à la représentation courante que l’on se fait de la philosophie. Tout d’abord, au moins depuis Socrate, l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la fin du processus de l’activité philosophique, comme une sorte d’appendice accessoire, mais bien au contraire, à l’origine, dans une complexe interaction entre la réaction critique à d’autres attitudes existentielles, la vision globale d’une certaine manière de vivre et de voir le monde, et la décision volontaire elle-même ; et que cette option détermine jusqu’à un certain la doctrine elle-même et le mode d’enseignement de cette doctrine. Le discours philosophique prend donc son origine dans un choix de vie. En second lieu, cette décision et ce choix ne se font jamais dans la solitude : il n’y jamais ni philosophie ni philosophes en dehors d’un groupe, d’une communauté, eu un mot d’une « école » philosophique et, précisément, une école philosophique correspond alors avant tout au choix d’une certaine manière de vivre, à un certain choix de vie, à une certaine option existentielle, qui exige de l’individu un changement total de vie, une conversion de tout l’être, finalement un certain désir d’être et de vivre d’une certaine manière. Cette option existentielle implique à son tour une certaine vision, et ce sera la tâche du discours philosophique de révéler et de justifier rationnellement aussi bien cette option existentielle que cette représentation du monde. Le discours philosophique théorique naît donc de cette option existentielle initiale et il y reconduit, dans la mesure où, par sa force logique et persuasive, par l’action qu’il veut exercer sur l’interlocuteur, il incite maîtres et disciples à vivre réellement en conformité avec leur choix initial, ou bien il est en quelque sorte la mise en application d’un certain idéal de vie.

A lire sur le site du Nouvel Observateur, Mes exercices spirituels

© Laurent Margantin _ 27 avril 2010

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