Œuvres ouvertes

Le recours aux forêts, un appel

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On l’apprend par un article de Reporterre qu’il est important de faire circuler le plus largement possible : le gouvernement est en train d’organiser le démantèlement de l’Office national des forêts afin de confier leur gestion à des prédateurs privés. Après les télécommunications, les transports, l’eau, et j’en passe, l’un de nos biens communs le plus précieux est en voie d’être privatisé.

C’est d’abord un drame humain : de 15 000 emplois à l’ONF en 1985, on est passé à 9000, dont un nombre croissant de contractuels. On sait aussi que le nouveau management mis en place dans cet établissement public est la cause de nombreux suicides, lire cet article de la CGT-Forêt qui nous alerte à ce sujet. Mais la gestion privée des forêts accentuera également la logique productiviste en cours : "L’Office national des forêts cherche à maximiser les profits. Il coupe de plus en plus de bois et délaisse la petite économie locale. Il se comporte comme une entreprise privée qui doit dégager des bénéfices". Au bout du compte, la privatisation de l’ONF conduira à une déforestation importante du pays.

Face à cette offensive libérale massive, que pouvons-nous faire ? À mon humble niveau, j’ai décidé de soutenir celles et ceux qui se battent actuellement à l’ONF pour sauver un service public des forêts. C’est aujourd’hui la beauté du monde qu’on veut saccager, et mon rapport avec les forêts (notamment du Morvan) est trop ancien pour que je puisse personnellement l’accepter.

Il semble que le gouvernement souhaite profiter des vacances estivales pour régler ce dossier. Tout au long de l’été, nous continuerons donc à assurer une veille, ici même, concernant les initiatives locales et nationales qui seront prises pour empêcher le démantèlement de l’ONF. Mais étant donné le lien affectif et personnel de beaucoup d’entre nous avec l’univers de la forêt, je me suis dit qu’une forme de lutte pourrait consister à composer une bibliothèque forestière ouverte à toutes et tous.

Chacun.e pourra mettre en ligne des textes d’écrivains, de philosophes, de promeneurs, mais aussi des photos/vidéos évoquant la forêt, il suffira ensuite de me communiquer le lien soit via le compte Twitter d’Œuvres ouvertes, soit par mail, pour que j’intègre la contribution au sommaire général de cette bibliothèque forestière. Chacun.e pourra ainsi alerter sur son blog quant aux projets gouvernementaux tout en donnant à lire/voir une expérience de la forêt.

Le recours aux forêts est le nom d’un ouvrage que la Revue des ressources avait réalisé en 2004, j’y avais participé avec Rodolphe Christin, Serge Meitinger et Robin Hunzinger qui avait ensuite lancé un site internet du même nom. Je commence donc avec un extrait de mon propre texte paru dans cet ouvrage, texte et où il est question d’une forme de résistance à l’oppresseur inventée jadis dans les forêts de Gaule.

12 juin 2019 : La bibliothèque forestière, c’est parti, à vos blogs !

Laurent Margantin | Les bagaudes dans les forêts de Gaule

Dans L’identité de la France, Fernand Braudel parcourt des paysages et des régions dont la diversité fait douter de la pertinence de la notion d’identité pour aborder la France et son histoire ; il part de la géographie du pays et s’appuie toujours sur les données qu’elle nous fournit, données qui, à un esprit un peu libre, paraissent surprenantes et dépaysantes, et le rendent bientôt conscient du caractère contingent et souvent illusoire de tout cadre identitaire.
Dans un chapitre de son livre notamment, l’historien s’attarde sur l’espace forestier, cadre d’une histoire rien moins qu’institutionnelle : la forêt sous l’Ancien Régime est ainsi qualifiée par Braudel de "monde à l’envers" où se retrouvent les bandits et les hors-la-loi. "La forêt près des villages, écrit-il, accueillante aux délinquants, abrite traditionnellement les faits et gestes des faux-sauniers, souvent des soldats désobéissants auxquels des paysans complices ont prêté des chevaux et dont l’aventure consiste à passer, aussi vite et discrètement que possible, d’une forêt protectrice à la forêt voisine". On peut aussi s’ensauvager lentement au milieu des arbres. Pour échapper aux pilleries, des villageois de Lorraine, pendant la guerre de Trente Ans, devinrent des "loups des bois".
A vrai dire, de tels phénomènes d’ensauvagement communautaire s’étaient produits bien avant le dix-septième siècle, sous la forme de bagaudes que n’évoque pas Braudel. De l’écroulement de l’Empire romain, on connaît les causes "externes", les barbares venus d’au-delà du limes, et qui pendant plusieurs siècles feront des incursions dévastatrices à l’intérieur de l’espace "civilisé". Mais à l’intérieur même de cet espace — surtout en Gaule —, il y eut aussi ceux que les contemporains habitant les villae et les campagnes considéraient comme des sauvages. La villa est une unité d’exploitation des hommes et des terres, et la campagne la zone des champs cultivés (ager) ; ensemble, elles composent la zone civilisée, en opposition au monde sauvage que représente la silva, la forêt, où se retrouvent, à partir du troisième siècle de notre ère, des esclaves en fuite, d’anciens colons, d’anciens maîtres aussi, des nomades et des émigrants, mais aussi des moines "sauvages", tous hommes en rupture de lien social. Or ce sont eux - en excluant les moines... - qui vont mener une guerre incessante contre les campagnes et les villes, guerre intérieure accompagnée par les invasions barbares qui font rage au troisième siècle.
Les bagaudes se sont constituées à la suite d’un reflux de la servitia rurale vers la forêt. Puis dans un deuxième temps les nouvelles communautés forestières ont commencé à surgir dans les campagnes et jusqu’aux limites des cités, cités affaiblies par les attaques des Alamans et des Francs, qui dévastèrent la Gaule entre 252 et 278, et purent être cependant repoussés jusqu’au cinquième siècle au-delà du Neckar. Et c’est cette ancienne paysannerie qui, regroupée et organisée selon un ordre militaire, aurait à son tour pillé, saccagé les propriétés de leurs anciens maîtres, allant, sous les ordres de petits seigneurs devenus brigands, jusqu’à tenter de prendre l’Empire. Les deux fronts — bagaudes et bandes barbares — furent attaqués en 285 par Maximien, nommé par le nouvel empereur Dioclétien. Il ira jusqu’à Mayence, puis au-delà du Rhin pour mener quelques campagnes victorieuses contre les Francs et les Alamans. Mais les bagaudes ne cesseront pas de sitôt de faire parler d’elles, et survivront à de nombreuses expéditions punitives impériales.
Le mot "bagaude" pourrait signifier en gaulois ou dans d’autres langues celtiques "homme des bois", "sauvage", "vagabond", ou encore "fugitif". L’idée d’échapper à un ordre social ennemi pour aller vivre dans un lieu écarté impénétrable comme pouvaient l’être les forêts de Gaule dans les premiers siècles de notre ère, cette idée, je dois bien l’avouer, m’a toujours séduit. Qu’elles soient réelles ou inventées, ces échappées, je n’ai cessé de relever leur existence ou leur possibilité, qu’ils s’agissent des bandes organisées des chouanneries réfugiées au fond des forêts de Bretagne telles que Victor Hugo les met en scène dans Quatre-vingt-treize, de la communauté des fugitifs apparaissant à la fin de Fahrenheit 451 de Bradbury, rassemblés dans le même refus d’une société sans livres et aliénée par les moyens de contrôle audiovisuels, ou bien, celle-ci ô combien réelle et qui n’est pas sans me donner de l’espoir dans cette époque qui ouvre devant elle de nombreux abîmes, la société nouvelle mais encore fragile des indiens du Chiapas, et dont la force me paraît être, contrairement aux armées bagaudes des troisième et cinquième siècles, de ne pas organiser de razzias autour d’elle, et de ne pas vouloir s’emparer du pouvoir.


Merci à Franck Dache de m’avoir autorisé à reprendre l’une de ses photos de déambulation forestière, le suivre sur Twitter.

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2019

Messages

  • De métropole en Guyane, une même ligne destructrice au profit de quelques sauvages individus dont la vision du monde se limite à la fructification de leurs actions à court terme. L’homme comme la nature ne sont à leurs yeux que des outils de production, sans aucune autre valeur.

    Ni un texte littéraire, ni un ciné-poème, juste la réalité brute... Un film de Michel Huet “Plaidoyer pour la forêt guyanaise”
    https://www.youtube.com/watch?v=UyLUDSfeebQ

  • EXPIRATION

    De la campagne picarde n’entendrai plus la nuit le cri de la chouette
    ni ne frôlerai plus les ailes des chauves-souris ces hirondelles de nuit
    Le pivert ne martèlera plus le saule qui pleurait à mon oreille
    ni les hordes d’oiseaux ne m’éveilleront
    jamais plus

    ***

    RAMIFICATIONS

    On se promène
    avec ses morts vivants
    avecques ses vivants absents
    toutes ces branches mortes qui traînent là dans la cervelle
    on aimerait tant voir
    d’autres rameaux pousser

    ***

    BOURRASQUE

    Sur mon crâne serti de vantaux miniatures poussent
    branches d’arbres oiseaux sexes gigantesques voltigent
    beautés sauvages nues chevauchant des manches à balais
    et je déambule ainsi le crâne fleuri dans Montmartre la tête
    un peu lourde
    mais réjouie de faire sensation

    "Un filet d’encre", extraits.

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