Œuvres ouvertes

Jérôme Orsoni | J’ai abandonné tous les carnets pour celui-ci

...

j’adorais la maison, j’ai toujours su que je ne voudrais ni ne pourrais y vivre moi-même. Il me semblait en effet que c’était bien plus une demeure pour les dieux que pour une petite mortelle comme moi et, au début, j’ai même dû surmonter une légère réticence intérieure devant cette « logique faite maison », comme je l’ai baptisée, cette perfection et cette monumentalité. Néanmoins, la maison convenait à ma sœur comme un gant dès qu’elle l’eut meublée à sa façon bien à elle et aménagée selon sa personnalité. La maison était tout simplement une extension, une émanation de sa personnalité, elle pour qui, depuis l’enfance, tout ce qui l’entourait devait être original majestueux.

ibid., p. 32

La cabane et le palais, comme les deux faces d’une même pièce sont inséparables. Il est intéressant de noter que la sœur de Ludwig, Hermine, concède ne pas pouvoir vivre dans le palais. Ludwig ne l’a pas construit pour lui, mais pour sa sœur Gretl Ce n’est pas un lieu pour vivre — du point de vue wittgensteinien —, c’est un édifice de perfection, d’exactitude, un exercice de maniaquerie totale en béton, acier et verre. C’est la maigreur viennoise dans toute sa splendeur, c’est un temple édifié à la gloire du purisme le plus rigoureux. La cabane norvégienne est le parfait négatif du palais viennois ; elle exprime la même pensée, la même exigence, la même intransigeance en sens inverse, dans le sens du dénuement. La cabane est le sens du dénuement. Le palais, le sens du monument. La cabane est le palais à l’envers. Le palais, la cabane à l’envers. Et inversement. L’image complète comprend en elle le plus pauvre et le plus riche, le plus ostentatoire et le plus humble, le plus policé et le plus retiré. Toute autre image est incomplète. Il est vain d’opposer maximalisme et minimalisme. Tous deux peuvent manifester — rendre explicite — faire voir — montrer le même sens.

Pérotin + Wittgenstein = Steve Reich (Une équation simple.)

« Welch ein kleiner Gedanke doch ein ganzes Leben füllen kann ! »

Musique d’un film muet qui n’existe pas. (Satie, « Les pantins dansent »)

Comment j’ai fini par décider d’aimer le monde et de ne plus souffrir pour rien.

Je me souviens quand j’étais enfant on voyait des cartes météo des intempéries en France et, en bas à droite, au sud-est, là où je vivais, il faisait beau. Cette image me rendait heureux. Est-ce que j’étais heureux qu’il fasse beau ? Oui. Est-ce que j’étais heureux qu’il fasse beau ici tandis qu’il ne faisait pas beau ailleurs ? Sans doute. J’avais le sentiment de la différence. Ce n’est pas ainsi que tu vas aimer le monde, me dis-je à présent. Mais de quel monde parlons-nous ? C’est où, le monde ? Ici ? Ici ou ailleurs ? Ici pas ailleurs ? Partout ? Ne faut-il pas des limites ? Pense aux enfants : l’absence de limites les angoisse. Ils les réclament même. Daphné dans son lit, il est dix heures du soir, attend qu’on vienne lui dire qu’il est l’heure d’arrêter et de dormir. Parce qu’elle n’a pas conscience du temps, qui peut s’écouler à l’infini. Il faut découvrir les limites du monde dans lequel tu habites. Elles ne sont pas données. Il faut les apprendre. Les faire.

Gâcher la fête exige une certaine tournure d’esprit, un certain désir de gâcher la vie des gens, quelles qu’en puissent être les conséquences, parce qu’il ne faut pas t’imaginer que les gens, à qui tu vas dire : « Vous croyez être heureux, mais vous vous bercez d’illusions », « Vous vous croyez libres, mais vous ignorez les causes par lesquelles vous êtes déterminés à agir », « Vous vous trouvez intelligents, mais vous ne pensez pas par vous-mêmes », que ces gens vont t’accueillir à bras ouverts, la plupart ne voudront même pas écouter, d’autres feront semblant de ne pas avoir entendu, les autres diront que ça ne les intéresse pas, ou te détesteront. Je ne crois pas qu’on puisse être philosophe si l’on n’a pas cette tournure d’esprit, si l’on n’a pas envie de gâcher la fête. Cela n’a rien de vertueux, ce n’est pas une posture, comme ces belles âmes qui se cachent avec art les raisons pour lesquelles elles veulent à tout prix faire le bien de l’humanité, pas charitable du tout. Détruire, ridiculiser, faire tomber, fouler aux pieds. Est-cela, aussi, que tu appelles « aimer le monde » ? Oui. Comment pourrais-tu n’être pas dupe et aimer un monde de dupes ?

Ici, rien.

Combien de signes par jour ? De plus en plus.

Insensiblement, j’ai abandonné tous les carnets pour celui-ci qui n’est pas le plus facile à manipuler à cause de son épaisse couverture en cuir, n’est pas le plus évident à couvrir de signes à cause du crayon dont je me sers (regarde, au début non), ni même le plus rassurant à cause de son volume, toutes ces pages dont je pourrais très bien ne jamais venir à bout. Et pourtant, c’est celui-ci que j’aime le mieux.

Peu, recherché et en excellente compagnie.

Républiques habitables.


Jérôme Orsoni

Écrivain. Traducteur. Malade ès lettres modernes. Auteur notamment d’une trilogie qui compte Des Monstres littéraires (Prix du premier recueil de nouvelles de la SGDL), un Pedro Mayr et Le Feu est la flamme du feu (Actes Sud, « un endroit où aller », 2015, 2016 & 2017), d’un essai sur Steve Reich (Au début et autour, Steve Reich, les éditions chemin de ronde, 2011) et d’un récit clinamenatique sur Rome (Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère, les éditions chemin de ronde, 2015).
https://cahiersfantomes.com

© Jérôme Orsoni _ 12 juillet 2019

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)