Œuvres ouvertes

A quelques pas du bois de la Folie

Lecture du journal

Un fait divers comme on en lit régulièrement dans les journaux : en Vendée, un médecin de 34 ans aurait assassiné sa femme et ses quatre enfants, avant de se pendre.

Dans ce genre d’articles (du Monde d’abord lu sur papier, mais je ne le retrouve pas en ligne n’étant pas abonné, mets donc un lien vers celui du Figaro, assez similaire), le dispositif émotionnel est rodé. On évoque d’abord les victimes et la sauvagerie des meurtres :

Les premiers résultats de l’autopsie ont confirmé les « violences importantes » que la femme, découverte en tenue de nuit, a subies, avec de « multiples coups de couteau sur le visage, à peu près une douzaine », « une plaie pénétrante au poumon », « une trace de fracture du crâne avec un objet contondant » et « un égorgement assez profond », précise Xavier Pavageau, procureur de la République de La Roche-sur-Yon. Les enfants, eux, étaient en pyjama dans leur lit, chacun dans sa chambre. Selon le magistrat, ils ont été « frappés à plusieurs reprises très fortement avec un objet contondant » au visage, peut-être avec une bûche, puis retournés sur le dos.

On s’interroge ensuite sur le mobile, on fait des hypothèses (ici le surmenage d’un médecin rural, on mentionne des anxiolytiques et de la morphine "trouvés dans les poches du père et l’armoire à pharmacie").

Mais il y a dans les deux articles cette simple indication géographique qui projette le lecteur dans un autre univers : "la belle maison de la famille, construite durant les cinq dernières années sur les hauteurs de Pouzauges, à quelques pas du bois de la Folie".

A cet endroit de l’article - au début dans le Figaro, plus dans le milieu pour celui du Monde -, l’esprit bascule (me vient aussitôt le début d’un poème de René Char : "Je me suis promené au bord de la folie"), le compte-rendu des faits devient récit, fiction, et au fond tout est dit, tout est expliqué - plus besoin de mobile - par cette proximité d’un nom comme celui-ci, seule cause du coup de folie du médecin.

Bien sûr cette mention n’est pas gratuite, mais l’on dira qu’il s’agit pour le journaliste de rapporter des faits. Se serait-il appelé "bois de la rivière", ce bois, l’aurait-on écrit de la même manière dans l’article ? Evidemment non. Mais s’agit-il bien avec ce "bois de la Folie" d’un élément fictionnel, puisqu’il existe réellement sur la carte ? Ou bien la simple sélection dans le réel même d’éléments plus ou moins saillants constitue-t-elle déjà une activité fictionnelle dont nous ne serions pas conscients, étrangers au récit qu’on nous raconte sous les mots les plus neutres, les plus "factuels" ? On sait ce que Barthes a répondu dans ses Mythologies.

© Laurent Margantin _ 3 juin 2010

Messages

  • J’avais été également frappée par ce fait divers et cette proximité de la Folie.
    Il y a eu également cet enfant sauvé des eaux tandis que sa mère mourait dans une maison au bord d’un lac. Et toujours, à proximité de la forêt, au coeur des hommes.
    Voir sur remue.net ma traduction de Sento le voci.
    On les entend, ces voix, jusqu’ici.
    sylvie Durbec

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