Œuvres ouvertes

Carnets du Neckar (8) : Au temps de mars / Laurent Margantin

Ces carnets ont été rédigés entre 1996 et 1999, alors que je vivais en Allemagne, à Tübingen. Dernier carnet.

Soleil éclairant puis traversant la grisaille, et quelques timides chants d´oiseaux, invisibles, cachés (mais les arbres et les buissons sont nus – sous terre alors ?). Autre clarté, autres sonorités, murmures terrestres – premiers signes de fin d´hiver. Autre silence, silence germinal, qu´on imagine grouillant de vie dans les profondeurs de la terre, grouillant d´une vie secrète et informe. Corps parcouru, habité par des sensations confuses, se diffusant dans les membres comme un alcool. Il n´y a pas de mot pour cette période de l´année - le printemps est encore trop lointain et inaccessible, et l´hiver est fini -, il n´y a pas de mot pour cette entre-saison.


Est-ce un hasard si c´est justement dans les premiers jours de mars que j´ai changé de domicile ? Habitant jusqu´à maintenant dans le nord de la ville, avec une ouverture sur l´ouest, me voici à présent dans le sud, tourné vers l´est. En face de moi, l´Österberg, et le soleil levant, encore peu lumineux, voilé par le ciel très souvent chargé. Et tout autour de moi, les champs de Derendingen, la plaine de la vallée du Neckar, où je réside désormais. Une autre sensation, une autre vision, une autre expérience de l´espace – plus ouvertes, plus libres.


Départ, chaque jour un départ. Il suffit d´un train, ou bien d´une marche jusqu´à la gare, et nous voilà partis, en route, peu importe vers où ni comment. A pieds de préférence, mais les trains offrent aussi d´heureuses et de curieuses perspectives.

La gare de Tübingen : là, des gars paumés, mendiant quelques pièces, assis sur les marches à côté de la file des taxis, assis, plongés dans leur mendicité, sans idée de départ, sans désir de mouvement, et puis plus loin d´autres types paumés, mais avec le sac à dos, crasseux, cheveux longs, barbus, chapeaux et cannes, un chien qui court autour d´eux, ils viennent du Jura souabe, ils descendent du Jura souabe, sans qu´on sache trop pourquoi. Ils parlent fort, rient, picolent, fument, je les préfère aux autres gars de la rue, quelque chose vit dans leurs yeux, quelque chose de burlesque et de vivant, une humeur, une énergie, celle que communiquent les longues marches, les déplacements insolites, les vagabondages de l´esprit et du corps, en toute saison.


Dans les champs et les prairies entre Tübingen et Stuttgart : herbe blanche, broussaille un peu mauve (comme les faîtes des arbres), premiers bourgeons, à peine visibles sur les branches.

À Plochingen : maison insolite, blanches, bleues et violettes, formes arrondies, de la verdure entre les étages, oui, ce ne peut-être qu´une « maison Hundertwasser », météore d´une nuit d´hiver tombé au beau milieu de la province souabe, si peu ouverte aux élans d´excentricité comme celui-ci.


Dans un virage, le Jura à l´horizon, d´un bleu clair et tendre, comme une nouvelle terre.


Stuttgart.

Au tout début de son poème consacré à la ville - le –jardin des chevaux » -, ce sont des images de fête que dépeint Hölderlin. Wieder ein Glück ist erlebt : c´est de nouveau l´expérience de la joie. La sécheresse est passée : un nouvel espace s´ouvre, les jardins sont verdoyants, la vallée est rafraîchie par la pluie, la vie renaît.

L´air est peuplé d´êtres joyeux, et la ville et les bois

Sont pleins d´enfants du ciel épanouis.

À Stuttgart, Hölderlin célèbre la vie, la santé vitale.

Tout autour le devenir est immense. Descendant des montagnes les plus éloignés,

Une foule de jeunes hommes arrive.

Des sources bruissantes et des ruisseaux affairés

Descendent elles aussi jour et nuit des hauteurs, fertilisant le pays.

Mais le maître entretient le coeur du pays, le Neckar qui trace son sillon

Et attire du ciel vers la terre les bénédictions.


Rompant toutefois avec cette félicité, le poème s´achève sur ces lignes :

... Oh venez ! faites de ce rêve une réalité, car

Je suis seul hélas, et qui me délivrera de ce rêve qui m´accable !

Venez et tendez-moi la main, amis ; cela devrait suffire,

Et la joie plus grande, nous la garderons pour nos enfants.




Soudain le train se penche et la lumière entre dans le wagon, un rayon m´éblouit et je ne peux que deviner le paysage d´abord, puis les formes et les couleurs reviennent, collines, dont une au milieu, une colline bien ronde, comme un sein chargé de lait, petite colline comme celle d´un tableau de Dürer que j´ai vu il y a des années et dont je ne me rappelle pas le titre, colline trop peu admirée au milieu de tous les portraits (dans la vitre mon visage qui regarde dehors me fixe), autour d´autres petits sommets, mais pas aussi clairs et arrondis que celui que nous contournons dans l´éclaircie, qui donne envie de descendre tout de suite et d´aller y marcher, un tableau de Dürer, une réminiscence là devant moi, de terre, de lumière et d´herbe, de couleurs...



Marches entre la gare et mon domicile, en début ou en fin de journée :


Au lever et au coucher du soleil on entend les oiseaux déjà,

dans les arbres, dans les buissons, cachés qu´ils sont

dans l´attente de la douceur de l´air

où voler, danser et nous surprendre.



Les errants : ils sont là bien sûr, dans la gare de Stuttgart, certains mendient, d´autres jouent de la musique dans la rue principale de la ville, la Königstraße, avec leurs chiens, avec leur barda, l´humeur maussade parce qu´il pleut et qu´il faut rester dehors, parfois sans rien dans le ventre. Ils se tiennent à l´abri devant l´entrée des nombreuses boutiques, il est tôt encore, et ils attendent que la foule arrive, la foule qui les emportera ailleurs, les fera fuir ailleurs.


Comme d´autres descendent du Jura souabe, je descends d´une hauteur, celle où se trouve Tübingen, le parcours du train faisant une boucle qui me déporte du chemin fluvial tracé par le Neckar que je retrouverai plus loin, large plaine après Lustnau, c´est l´aube, un héron s´envole sur ma gauche (je le vois presque tous les matins), puis nous passons par Kirchentellinsfurt, vieilles fabriques de textile, scierie, une casse, le chemin qui longe la voie ferrée, un homme seul y promène son chien, et cette sensation de départ matinal alors qu´il fait à peine jour et que le wagon est presque vide, joie soudaine, ample respiration...



Lu dans un journal : « Larbaud avait une dent contre les journaux intimes. Il voulait qu´ils soient seulement des aide-mémoire, une documentation topographique, sans plus, des points de repère ».


Au milieu de la ville, la place du château, verdure des pelouses, allées sous les arbres, bancs où s´assoient quelques promeneurs, et entre des fontaines, une colonne, une colonne célébrant (ensemble !) la nation et la liberté, et plus loin, sur une autre place (plus petite), l´empereur Guillaume sur son cheval, majestueux, parti pour je ne sais quelle bataille. Mais c´est surtout l´espace et le vide du Schloßplatz qui me surprennent, cet hommage à la patrie dans un tel lieu, ouvert, béant, exposé à l´indifférence des passants. C´est d´ailleurs le lieu de rencontre de tous les marginaux du coin. Là, au pied de la colonne, ils sont assis, et se moquent bien du symbole patriotique, ils crient, se battent, buvant de la bière et fumant, et chaque fois que je passe l´un d´eux me demande de l´argent.


L´appartement est clair – la chambre où j´écris donne sur le balcon et est tournée vers l´est –, depuis la cuisine, on voit les champs, la vallée du Neckar, et sur le Spitzberg, le château de Hohentübingen. Cet après-midi il a neigé, mais la neige n´a pas tenu, et à présent le jour hésite entre la clarté forte et soudaine de l´hiver et la lumière plus paisible du printemps. Le soir tarde à venir.


Ce passage du poème Andenken de Hölderlin :


Il m´en souvient bien encore,

Et les ormes penchaient leur large cime

Sur le moulin,

Mais dans la cour pousse un figuier.

Aux jours de fête,

Les femmes de ces lieux, les femmes brunes vont

Sur le sol soyeux

Au temps de mars

Quand la nuit est égale au jour...



C´est encore d´une fête dont rêve Hölderlin, mais cette fois-ci à Bordeaux, « dans le sud »(Aquitaine et Provence, terre grecque, se mêlent chez lui), affirmation d´une santé qui provoquerait quasiment la venue du printemps... Au temps de mars, des hommes et des femmes dansent déjà, inaugurant ainsi la nouvelle saison dont les signes avant-coureurs ont réveillé soudainement les consciences.


Il neige à présent sur la place du château, il vente et il neige, une bourrasque soudaine venue de l´ouest s´est abattue sur la ville, les mendiants courent s´abriter sous le kiosque à musique et crient, ils se bousculent pour trouver de la place, mais le vent froid les éclabousse encore, ils chantent d´une voix ivre, joyeusement perdus dans le réel blanc et vide, faisant quelques gestes pour attraper des flocons. Je reste un moment à les observer, puis je passe mon chemin, je traverse la place et rentre dans un café à l´intérieur de l´ancienne bourse, m´assois au premier étage et attends qu´il cesse de neiger en regardant dehors.



Voici ce qu´écrit Heidegger sur le temps de mars (dans un de ses textes sur Hölderlin) :


« C´est un temps de transition. La transition ne consiste, semble-t-il, qu´à faire passer. De la transition, il faudrait donc plutôt dire qu´elle est transitoire, elle est ce qui ne fait que passer et ne séjourne pas. Pourtant, le temps de mars n´a rien qui sente la hâte ni la violence. Dans un endurement secret se prépare la réconciliation de l´hiver et de l´été. Mais l´endurement n´est pas un temps d´inaction : il est au contraire tout entier la montée qui fait obscurément lever le germe de la réconciliation entre la dureté et la rigidité de l´hiver et la force déliée de l´été. La réconciliation délivre les lutteurs et leur donne un droit égal, c´est-à-dire propre à chacun, d´être ce qu´ils sont. »


Dans le train, deux femmes et leurs enfants s´assoient à côté de moi. Un des deux enfants essaye d´attirer l´attention de sa mère en se tenant debout sur la banquette, l´appelle pour lui dire ce qu´il voit dehors, mais la mère continue à bavarder invariablement avec son amie. Alors le gosse dit, les yeux dirigés vers les rails de l´autre voie qui défilent : Das Innere von den Gleisern sieht man nicht, so schnell wir sind : « On ne voit pas l´intérieur des rails, tellement nous roulons vite ». Oui, avec la vitesse, les traverses sur lesquelles sont installés les rails disparaissent. Tout à coup, j´ai été conscient qu´enfant je voyais cela, que j´étais surpris moi aussi par cet effet de la vitesse, et qu´à force d´habitude je ne l´avais plus vu depuis des années. Et j´ai repensé à cette phrase de Baudelaire sur laquelle on m´avait fait plancher au lycée, et qui m´est restée en mémoire : « L´art, c´est l´enfance retrouvée à volonté ».


Untertürckheim.

Obertürckheim.

Ciel nuageux et se découvrant par endroits.

Vignobles en terrasses.

Esslingen.

Train sans arrêt jusqu´à Reutlingen.

Arbres sans feuilles encore, et conifères.

Fleurs jaunes et blanches sur quelques branches. Jaune vif - seule couleur vivante.

Quelques bourgeons mauves.

Wagons de marchandises.

Plochingen. Midi et demi. Maison de Hundertwasser avec quatre boules dorées au sommet de colonnes portant les angles d´une tour carrée.

Nuages laissant passer un peu de clarté sur le paysage et sur cette page.

Champ bien vert et pommiers noirs et nus.

Vert-jaune et lumière.

Ouvriers oranges et jaunes sur les voies. Graffitis.

Licht vorbei.

Vision est oubli. Voir effacer. Sentir perdre. Cheminer perdre son chemin.

Nürtingen (ville natale de Hölderlin), où je ne me suis pas encore arrêté.

Ecrire, tenir le fil d´Ariane ?


Rythme des jours – rythme météorologique irrégulier, saccadé, imprévisible, surprenant, qui fait que chaque jour la sensation du lieu habité et la connaissance des endroits qu´on traverse changent et nous relient obscurément à d´autres époques et à d´autres lieux de notre vie. Monde divers et chatoyant, mosaïque de sensations et d´impressions que nous sommes. « Habiter poétiquement la terre », selon l´expression si forte de Hölderlin, c´est déployer cette diversité dans une langue appropriée.


Je retrouve le Neckar vers Plochingen, plus large, plus fort, à Bad Cannstadt une écluse et des embarcations (qui sont absentes de Tübingen), le fleuve navigable commence ici, puis le train s´éloigne, un tunnel, un grand parc qui longe la voie ferrée avant la gare centrale de Stuttgart.

Une fois en ville, on se demande où est passé le Neckar. Aucun quai, ni aucun signe que le fleuve traverse la région. Je n´ai jamais vu une ville qui méprise aussi ouvertement son fleuve. Ou bien est-ce le Neckar qui, délibérément, contourne l´agglomération ? Je le retrouve sur une carte, loin du centre et de ses rues commerciales sans charme, parcourues par des passants aux gestes rapides et mécaniques, qui ne seront jamais distraits par la vie du fleuve. Chacun son chemin.



Ciel complexe et fuyant de mars, on l´observe à nouveau (après des mois de brume ou d´un ciel couvert monotone, voire morne), on arpente des yeux l´espace clair qui s´ouvre au-dessus de soi, on s´étend avec lui, on remarque davantage les formations de nuages, leur développement, leur déchirement et leur fusion, on suit le vol des oiseaux qui avaient, pour la plupart, déserté les hauteurs, on suit des mouvements, on approche le monde dans toute son ampleur, quelque chose en soi se défait, se disloque, se délivre, s´espace...



À Stuttgart, dans un bureau, j´échange quelques paroles avec une professeur de français, la cinquantaine, petite, cheveux gris, assise devant moi et le regard tourné vers la fenêtre pendant qu´elle me parle. Elle a quitté la France voilà longtemps, et elle évoque devant moi ses études d´allemand au Grand-Palais, à Paris, des professeurs que je connais pour la plupart de nom, grands pontes restés fameux chez les germanistes. Pendant un long moment, elle cherche un nom, celui de Pierre (long silence) Berteaux, le spécialiste de Hölderlin. Son regard et sa pensée s´absentent constamment, comme après trente années d´un très long voyage au bout duquel elle se serait égarée.



Levé avant l´aube, les oiseaux déjà. Rien n´est plus fascinant que ces chants quasi nocturnes, qui expriment pourtant une présence au jour, une santé solaire et estivale. Quand nous serons morts, peut-être les entendrons-nous plus que jamais ? Encore à peine éveillé, cette pensée naïve, et sans doute absurde, ne me quitte pas pendant un long moment.



Un ami, au sujet d´une lettre que lui ai écrite et où j´évoquais les lieux que j´habite : « Heureux de lire que tu as trouvé le « pays essentiel » - ton approche est optimiste et donne un sentiment de plénitude. Parfois pourtant le pays fait défaut là même où il devrait resplendir et il y a à vivre du négatif... de la distance non voulue et douloureuse ».

Ces lignes – et d´autres réactions semblables que j´ai déjà rencontrées – me laissent perplexe et songeur. Je ne peux m´empêcher d´avoir cette pensée peut-être naïve : lui qui habite une île de l´Océan indien, qui n´a aucune difficulté d´ordre matériel comme il m´arrive d´en avoir, comment peut-il me parler de « distance non voulue et douloureuse » ? Au nom de quelle expérience ? Surtout, j´en viens au constat que le débat, la discussion dans ce cas précis ne serviraient à rien, car tout se résume à l´existence ou non d´une volonté et d´un choix d´habiter cette terre, et de la rendre fertile, ou bien de se laisser fertiliser par elle...

Le silence de Hölderlin est l´espace ouvert où s´effectue une longue et lente traversée, pleine de bruissements d´arbres et de vols d´oiseaux, d´un ensemble de signes qui annoncent l´apparition d´un monde. La pauvreté du moment présent, due à l´absence d´une culture qui donnerait à voir et à sentir la beauté du réel, est sans cesse contrebalancée par l´intensité d´un pressentiment, et bientôt par le surgissement d´une sensation. Le poème Der Gang aufs Land est peut-être celui que je lis avec le plus de bonheur, avec ferveur même, tellement il me paraît avoir été écrit dans ce sentiment de présence troublante, au milieu de l´abandon, de fragments de beauté :

Il fait sombre, allées et ruelles dorment, et pour un peu

Je nous croirais à l´âge du plomb revenus.

Pourtant un vœu s´exauce, la juste foi n´est point troublée

Par un moment ; ce jour soit voué à la joie !




Première journée vraiment printanière. La vie monte de la terre, imperceptiblement d´abord, puis se manifeste de tous côtés, liquide, rapide, fuyante, savoureuse. Je suis assis dans le train ou dehors, sur un banc, peu importe, je suis toujours, même immobile, pris dans le mouvement, dans le mouvement rapide du vent et des nuages, dans le mouvement imperceptible de la vie végétale, il fait chaud à présent, j´enlève le pullover, je fume et regarde les rues et les champs, le ciel et la terre, le ruisseau et le bitume, aucune feuille aux arbres, aucun signe évident de la nouvelle saison sinon cette ouverture du ciel et cette souplesse de la sensation, la terre est froide et humide encore, les rivières descendent des hauteurs du Jura, encore glaciales, la mer monte, la mer du moment présent, pleine de sensations anciennes et nouvelles, pleine de réminiscences qui sont malgré tout présences, images, odeurs, perceptions mêlées et inédites, – bonheur entier et vif.

© Laurent Margantin _ 9 juin 2010

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