Œuvres ouvertes

L’Evangile selon Jésus-Christ / José Saramago

Extrait d’un livre paru en 1993

La nuit sera encore longue. La lampe à huile suspendue à un clou à côté de la porte est allumée, mais la flamme, petite amande lumineuse et flottante, parvient à peine à endiguer, tremblante, instable, la masse obscure qui la cerne et emplit de haut en bas la maison jusqu’en ses ultimes recoins, là où les ténèbres semblent s’être solidifiées tant elles sont épaisses, Joseph s’est réveillé en sursaut , comme si quelqu’un brusquement l’avait secoué par l’épaule, mais ce devait être l’illusion d’un rêve bientôt dissipé, car il vit seul dans cette maison avec sa femme, qui n’a pas bougé et qui dort. Il n’a pas l’habitude de se réveiller au milieu de la nuit, en général il ne s’éveille pas avant qu’une large fente dans la porte ne commence à émerger de l’obscurité, grise et froide. Il s’était dit bien souvent qu’il devrait la boucher, rien de plus facile pour un charpentier que d’ajuster et de clouer une simple latte de bois qui lui resterait d’un ouvrage, mai il s’était tellement habitué à trouver devant lui, dès qu’il ouvrait les yeux, cette barre verticale de lumière, annonciatrice du jour, qu’il avait fini par imaginer, sans avoir conscience de l’absurdité de cette idée, que si elle venait à être absente, il ne serait peut-être plus capable de sortir des ténèbres du sommeil, celles de son corps et celles du monde. La fente dans la, porte faisait partie de la maison, comme les murs ou le toit, comme le four ou le sol en terre battue. A voix basse, pour ne pas réveiller sa femme qui continuait à dormir, il prononça la première bénédiction du jour, celle qui doit toujours être dite quand on revient du pays mystérieux du sommeil, Je te rends grâce, Seigneur, notre Dieu, roi de l’univers, qui par le pouvoir de ta miséricorde me restitue ainsi, vivante et constante, mon âme. Peut-être parce que ses cinq sens n’étaient pas tous réveillés, dans la mesure où à l’époque dont nous parlons les gens n’étaient pas encore en train de s’initier à certains sens ou au contraire d’en perdre d’autres qui nous seraient utiles aujourd’hui, Joseph se voyait comme s’il surveillait à distance la lente réoccupation de son corps par une âme qui revenait peu à peu, tels des filets d’eau avançant sinueusement le long d’une rigole d’arrosage et pénétrant la terre jusqu’aux racines les plus profondes, transportant ensuite la sève à l’intérieur des tiges et des feuilles. Voyant combien ce retour était laborieux et regardant sa femme à son côté, il fut troublé par la pensée qu’ainsi endormie elle était véritablement un corps sans âme, car l’âme n’est pas présente dans un corps qui dort, ou alors cela n’aurait pas de sens de remercier Dieu tous les jours de nous la restituer quand nous nous réveillons, et sur ces entrefaites une voix à l’intérieur de lui demanda, Qu’est ce qui en nous rêve ce que nous rêvons, Peut-être les rêves sont-ils les souvenirs que l’âme a du corps, pensa-t-il ensuite et c’était une réponse.

© José Saramago _ 20 juin 2010

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