Œuvres ouvertes

"Hegel a été très novateur dans l’approche de l’oeuvre d’Art" / Jean-Clet Martin

Extrait (pp.207-208)

Hegel a été très novateur dans l’approche de l’œuvre d’Art. Il y a, chez lui, la conviction profonde qu’avec l’image picturale émerge une figure de l’esprit – une répartition objective de sa présence – taillée dans la pierre : une formulation dans l’espace de l’apparence que la pensée est amenée à prendre. Quand ce sont des signes visibles seulement en hauteur, depuis la distance d’une altitude non humaine, cela ne s’adresse plus ni à la conscience ni à la conscience de soi mais déjà à une vision propre à l’Esprit. L’art est l’expérience d’une incarnation en mesure de donner à la pensée ses axes de développement et de les ramasser en un moment de l’Histoire, un moment inséparable d’une mise en scène que Hegel qualifie d’apparence.

L’apparence est un moment essentiel de l’esprit. Toute essence, toute vérité, si elles ne veulent pas rester de simples idées, doivent affronter l’épreuve de leur espacement, l’éventail de leur apparaître et trouver l’œil capable de leur donner corps. Si Hegel est le fondateur de la phénoménologie, dont il produit la notion, c’est pour avoir déterminé l’apparence d’une façon absolument nouvelle, très éloignée de ce que Platon avait qualifié d’illusion. L’apparaître – comme nous l’avons déjà précisé à propos de la « perception » - n’est jamais illusoire. Il est une disposition particulière, un arrangement qui rend visible une certaine manière pour l’Esprit de se révéler à chaque époque, de s’exposer à lui-même, sans s’adresser obligatoirement à l’œil des hommes : alignement de menhirs, cercle de pierres dont le dessin et la figure n’apparaissent que depuis un point surhumain, pour ainsi dire spirituel.

Un moment de l’Histoire désigne une façon singulière de voir émerger, à la surface, les arêtes selon lesquelles s’articulent pour un temps la pensée et l’être, l’Esprit subjectif et l’Esprit objectif. Hegel produit ainsi le premier système où la pensée cesse d’être la manifestation d’une cogitation intérieure, d’une vision ou d’une évidence privée, pour se projeter sur la monumentalité d’une enceinte matérielle, faite de pierre et de lœss. Cette manifestation, cette répartition des idées et des choses prennent figure, aussi bien dans l’ossature du tableau qui un jour se libère du mur, que dans l’architecture d’une œuvre monumentale, de sorte que « le révélé, émergeant entièrement à la surface, est justement en cela le plus profond ». La surface de l’Esprit, où se conjoignent l’intérieur et l’extérieur, le subjectif et l’objectif, produit l’œuvre qui en désigne l’intrication. La philosophie n’est rien d’autre que la reprise du sens ou de l’universel habitant cette volée de tableaux particuliers.

Tableau de David Teniers, Galerie du duc Leopold Wilhelm à Bruxelles

© Jean-Clet Martin _ 26 juin 2010

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