Œuvres ouvertes

Le livre papier englouti

du numérique comme salut de la littérature, décidément

A lire chez Tiers Livre Une parfaite leçon de non-web, où l’on apprend que Pierre Mari, auteur de plusieurs livres sur la Renaissance et l’humanisme, aussi romancier, a mis un manuscrit en accès libre sur le net, suite au refus de plusieurs éditeurs de le publier. Ce billet aura permis la prise de contact : Point vif, le récit en question, sera bientôt disponible chez Publie.net, en édition numérique.

Je découvre du même coup l’existence d’un livre de Pierre Mari sur Kleist, paru en 2003 aux PUF, livre qui n’est plus disponible. Combien y a-t-il d’études sérieuses en français sur cet auteur allemand crucial pour la littérature moderne ? Qu’un tel ouvrage ne soit plus accessible en dit long sur l’état de l’édition...

En voici la présentation, on attendra combien de temps pour pouvoir lire ce Kleist par Pierre Mari ?

Ce livre n’est ni une biographie de Heinrich von Kleist, ni un essai critique consacré à son oeuvre romanesque et dramatique. Les biographies, à mes yeux, diluent l’essentiel, et leur allégeance à la continuité ne permet pas de mettre en évidence ce qui, dans le mouvement d’une vie, déjoue la chronologie. Il y a dans toute vie des motifs récurrents, des lignes de force obsédantes, des précipités de destin, des anticipations fulgurantes dont aucune biographie ne peut réellement rendre compte. Quant à l’approche critique, elle n’a guère de sens face à des oeuvres dont l’incandescence défie les protocoles trop sages de l’analyse. J’ai essayé – si je peux résumer ma tentative en une formule simple – de saisir une « vie à l’oeuvre ». Pour cela, la correspondance de Kleist a été mon fil rouge, parfois jusqu’à la hantise. Ces lettres admirables, le plus souvent jaillies du désarroi ou de l’égarement, je ne les ai pas considérées comme de simples témoignages qui nous renseignent sur les mouvements d’une existence, mais comme les péripéties et les noeuds d’une action dramatique. Kleist est lui-même son propre auteur éperdu, son propre personnage tourmenté.

Comment une vie se construit-elle avec les matériaux que lui offrent la culture de l’époque, les événements historiques et le champ de ses expériences propres ? Qu’est-ce qu’avoir vingt ans à l’orée du XIXe siècle, en un temps où Napoléon domine la scène européenne et où Goethe a assis son empire sur les lettres allemandes ? Comment composer avec ces deux grandes figures envahissantes de la culture et de la politique ? Telles sont quelques-unes des questions que j’ai voulu affronter dans ce livre.

Il y a longtemps, à vrai dire, que Kleist me fascinait, et c’est tout autre chose qu’un intérêt intellectuel qui m’a guidé. Je dirais volontiers que ma passion est de nature romanesque. De tous les « personnages » qui occupent la scène allemande, en ces années 1800, il est certainement l’un des plus complexes – en tout cas celui qui fait vibrer l’idée un peu galvaudée de « destin » avec une intensité et une véhémence inégalées. Il est peut-être le plus grand héros romantique, même si ses rapports avec le romantisme restent marginaux et rétifs à toutes les assignations de l’histoire littéraire. « Où trouver sa place dans un monde où tout change si confusément de place ? » écrit-il dans sa correspondance. Cette interrogation ne cessera de le hanter. Tour à tour apôtre de la Raison, pédagogue, dramaturge, fonctionnaire, journaliste, voyageur sans destination, il cherche en permanence une activité à la mesure de son besoin dévorant d’énergie. Dans cette Europe en proie à des bouleversements qu’il analyse aussi lucidement qu’il les méconnaît, il ne parviendra jamais à assumer le rôle dont il rêve. Tout ce qu’il entreprend fait naufrage ou tourne à la catastrophe. Et il finit par se tuer en compagnie d’une femme, trouvant dans l’imminence de ce suicide commun la plénitude qui lui a toujours manqué. Il me semble – c’est ce que j’ai essayé de dire dans les toutes dernières pages – que cette mort continue de nous parler deux siècles après, non pas au sens où elle nous délivrerait un quelconque message, mais en ce qu’elle nous interroge radicalement sur notre situation d’hommes modernes.

***

Pierre Mari est né en 1956. Il a enseigné la littérature de la Renaissance à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud, avant de quitter l’enseignement et d’animer des séminaires dans des entreprises. Il est l’auteur de deux ouvrages sur la Renaissance, Pantagruel et Gargantua (PUF, 1994) et Humanisme et Renaissance (Ellipses, 2000). Kleist, un jour d’orgueil a été suivi d’un roman situé dans une entreprise imaginaire, Résolution (Actes Sud, 2005).

© Laurent Margantin _ 12 septembre 2010
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