Œuvres ouvertes

La Mer du Nord (2)

deuxième cycle, traduction de Gérard de Nerval

1

SALUT A LA MER

Thalatta ! Thalatta ! Je te salue, mer éternelle ! Je te salue dix mille fois d’un cœur joyeux, comme autrefois te saluèrent dix mille cœurs grecs, cœurs malheureux dans les combats, soupirant après leur patrie, cœurs illustres dans l’histoire du monde.

Les flots s’agitaient et mugissaient ; le soleil versait sur la mer ses clartés roses ; des volées de mouettes s’enfuyaient effarouchées en poussant des cris aigus ; les chevaux piaffaient ; les boucliers résonnaient d’un cliquetis joyeux. Comme un chant de victoire, retentissait alors le cri des fils de Hellas, la reine des flots : Thalatta ! Thalatta !

Je te salue, mer éternelle ! Je retrouve dans le bruissement de tes ondes comme un écho de la patrie, et je crois voir les rêves de mon enfance scintiller sous tes vagues, et il me revient de vieux souvenirs de tous les chers et nobles jouets, de tous les brillants cadeaux de Noël, de tous les coraux rouges, des perles et des coquillages dorés que tu conserves mystérieusement dans des coffrets de cristal !

Oh ! combien j’ai souffert des ennuis de la terre étrangère ! Comme une fleur fanée dans l’étui de fer-blanc du botaniste, mon cœur se desséchait dans ma poitrine. Il me semble que, durant l’hiver, je m’asseyais comme un malade dans une chambre sombre et malsaine, et maintenant voilà que je l’ai quittée tout à coup, et le vert printemps, éveillé par le soleil, resplendit à mes yeux éblouis, et j’entends le tendre soupir des arbres chargés d’une neige parfumée, et les jeunes fleurs me regardent avec leurs yeux odorants et bariolés, et l’atmosphère pleure et bruit, et respire et sourit, et dans l’azur du ciel les oiseaux chantent : Thalatta ! Thalatta !

Ô cœur vaillant, qui t’es illustré par tes fuites, comme jadis les guerriers de la grande retraite ! combien de fois les beautés barbares du Nord t’ont amoureusement harassé ! — De leurs grands yeux victorieux, elles me lançaient des traits enflammés ; avec leurs paroles à double tranchant, elles s’exerçaient à me fendre le cœur ; avec de longues épîtres assommantes, elles étourdissaient ma pauvre cervelle. Vainement je leur opposais le bouclier, les flèches sifflaient, les coups retentissaient ; elles ont fini par me pousser, ces beautés barbares du Nord, jusqu’au rivage de la mer, et, respirant enfin librement, je salue la mer, la mer bienfaisante et libératrice — Thalatta ! Thalatta !

2

L’ORAGE

L’orage couve sourdement sur la mer, et, à travers la noire muraille des nuages, palpite la foudre dentelée qui luit et s’éteint comme un trait d’esprit sorti de la tête de Zeus-Kronion. Sur l’onde déserte et sombre roule longuement le tonnerre et bondissent les blancs coursiers de Poseidon, que Borée lui-même a jadis engendrés avec les cavales échevelées d’Erichthon, et les oiseaux de mer s’agitent, inquiets comme les ombres des morts que Caron, au bord du Styx, repousse de sa barque surchargée.

Il y a un pauvre petit navire qui danse là-bas une danse bien périlleuse ! Éole lui envoie les plus fougueux musiciens de sa bande, qui le harcèlent cruellement de leur branle folâtre , l’un siffle, l’autre souffle, le troisième joue de la basse, — et le pilote chancelant se tient au gouvernail et observe sans cesse la boussole, cette âme tremblante du navire, et, tendant des mains suppliantes vers le ciel, il s’écrie : Oh ! sauve-moi, Castor, vaillant cavalier, et toi, glorieux athlète, Pollux !

3

LE NAUFRAGE

Espoir et amour ! Tout est brisé, et moi-même, comme un cadavre que la mer a rejeté avec mépris, je gis là, étendu sur le rivage, sur le rivage sablonneux et nu. — Devant moi s’étale le grand désert des eaux ; derrière moi, il n’y a qu’exil et douleur, et au-dessus de ma tête voguent les nuées, ces grises et informes filles de l’air, qui de la mer, avec des seaux de brouillard, puisent l’eau, la traînent à grand’peine et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, et fastidieuse, et inutile, comme ma propre vie.

Les vagues murmurent, les mouettes croassent, de vieux souvenirs me saisissent, des rêves oubliés, des images éteintes me reviennent, tristes et doux.

Il est dans le Nord une femme belle, royalement belle ; une voluptueuse robe blanche entoure sa frêle taille de cyprès ; les boucles noires de ses cheveux, s’échappant comme une nuit bienheureuse de sa tète couronnée de tresses, s’enroulent capricieusement autour de son doux et pâle visage, et dans son doux et pâle visage, grand et puissant, rayonne son œil, semblable à un soleil noir.

Noir soleil, combien de fois tu m’as versé les flammes dévorantes de l’enthousiasme, et combien de fois ne suis-je pas resté chancelant sous l’ivresse de cette boisson ! Mais alors un sourire d’une douceur enfantine voltigeait autour des lèvres fièrement arquées, et ces lèvres fièrement arquées exhalaient des mots gracieux comme le clair de lune et suaves comme l’haleine de la rose. Et mon âme alors s’élevait et planait avec allégresse jusqu’au ciel.

Faites silence, vagues et mouettes ! Bonheur et espoir ! espoir et amour ! tout est fini. Je suis gisant à terre, misérable naufragé, et je presse mon visage brûlant sur le sable humide de la plage.

4

COUCHER DE SOLEIL

Le beau soleil est descendu, paisible, dans la mer ; la sombre nuit noircit déjà l’onde houleuse, que le couchant empourpré jonche pourtant de clartés d’or, et le flux bruissant pousse vers le rivage les vagues blanches qui bondissent lestes et joyeuses, tel un troupeau d’agneaux que le jeune pitre, le soir, ramène en chantant au bercail.

« Que le soleil est beau ! » Après un long silence ainsi parla l’ami qui suivait avec moi le rivage, et moitié souriant moitié mélancolique, il m’affirma que le soleil était une belle femme qui avait fait un mariage de convenance avec l’antique dieu des mers. Le jour, elle se promène allègrement sur les hauteurs du firmament, vêtue de pourpre et ruisselante de diamants, adorée, adulée de toutes les créatures du monde que réjouit son regard lumineux et brûlant. Mais le soir, éplorée et contrainte, elle regagne son humide demeure et les bras de son vieux mari.

Mon ami riait, soupirait et puis riait encore : « Crois-moi, ajouta-t-il, ils mènent dans leur maison la plus tendre existence ! Tantôt ils dorment, tantôt ils se querellent, au point que la mer en est agitée tout entière et que le matelot, dans le grondement des vagues, entend le vieux mari gourmander sa moitié : « Grosse garce de l’univers ! Rayonnante courtisane ! Toute la journée, tu brûles pour les autres et, la nuit, tu es pour moi glaciale et lasse ! » Après ce sermon d’alcôve, il va sans dire que l’altière dame se met à fondre en larmes et à déplorer sa misère. Elle se lamente si longuement que le dieu de la mer, désespéré, se jette tout à coup hors du lit et remontes aussitôt à la surface des flots afin de prendre l’air et de retrouver ses esprits.

« C’est ainsi que je l’ai vu la nuit passée, il était dans l’eau jusqu’à la ceinture. Il portait une robe de chambre de flanelle jaune, un bonnet de nuit d’un blanc de lis, et avait la figure fripée. »

5

LE CHANT DES OCÉANIDES

La mer pâlit de la pâleur du crépuscule. Seul avec son âme, un homme est assis sur le rivage nu et contemple d’un œil glacé l’immense voûte du ciel glacé et la mer onduleuse et sans bornes. Et sur la mer onduleuse et sans bornes, ses soupirs s’en vont, semblables a des aéronautes, puis ils s’en reviennent tout tristes d’avoir trouvé fermé le cœur où ils comptaient jeter l’ancre ; — il soupire si fort que de blanches armées de mouettes s’élancent épouvantées hors de leurs nids de sable. Et il leur adresse ces paroles heureuses :

« Oiseaux aux pattes noires qui planez sur la mer avec vos blanches ailes et buvez l’onde amère de vos becs incurvés, qui mangez la chair huileuse des phoques, votre vie est amère comme votre nourriture ! Tandis que moi, bienheureux, je ne mange que des douceurs ! Je déguste le doux parfum de la rose, cette fiancée du rossignol qui se nourrit de clair de lune ! Je déguste des friandises plus délectables encore, bourrées de cre me fouettée ; mais la plus douce des douceurs que je mange, c’est l’amour et c’est d’être aimé.

« Elle m’aime ! Elle m’aime, la gracieuse fille ! Elle est maintenant sur le balcon de sa demeure et, dans le crépuscule, inspecte la grande route ; elle écoute et son cœur me désire — vraiment ! En vain elle épie a l’entour et soupire ; elle descend, soupirante, au jardin, erre dans les parfums et dans le clair de lune, parle avec les fleurs, leur racontant que moi, son bien-aimé, je suis si aimable et si digne d’amour — vraiment ! Après quoi, dans son lit, endormie elle rêve ; ma chère image folâtre doucement autour d’elle ; et même le matin, au petit déjeuner, sur sa claire tartine de beurre, elle aperçoit mon souriant visage, et l’avale avec amour — vraiment ! »

C’est ainsi qu’il se flatte et se vante ; et cependant les mouettes poussent des cris, comme des ricanements ironiques et froids. Le brouillard du crépuscule s’élève. Du sein de nuées violettes, la lune d’or pâli a des regards maussades. Les vagues de la mer s’agitent à grand bruit et du fond de cette mer agitée, mélancolique ainsi qu’un murmure de vent, s’élève le chant des Océanides, les belles nymphes compatissantes. On distingue nettement la voix de la femme de Pelée, Thétis aux pieds d’argent. Et elles chantent plaintivement :

« Ô Fou, ô fou, fou plein d’orgueil ! C’est la douleur qui te tourmente ! Toutes tes espérances, en légers enfants de ton cœur, sont mortes là-bas, et ton cœur, hélas ! ton cœur semblable à Niobé, est pétrifié de tristesse ! La nuit se fait dans ta tête, une nuit que sillonnent les éclairs du délire, et tu te vantes dans ta douleur ! Ô fou, ô fou, fou plein d’orgueil ! Tu es obstiné comme ton ancêtre, le grand Titan qui déroba aux dieux le feu céleste et en fit présent aux hommes, le Titan qui, dévoré d’un vautour, enchaîné sur son rocher, au milieu de ses tortures, bravait encore l’Olympe, si bien que nous l’entend1mes du fond de la mer et allâmes à lui avec des chants de pitié. Ô fou, ô fou, fou plein d’orgueil ! Mais tu es encore plus impuissant que lui et ce serait sage à toi de respecter les dieux en portant patiemment le faix de ta misère, en le portant longtemps, longtemps et patiemment jusqu’à ce qu’Atlas lui-même perdant patience, d’un mouvement de ses épaules, précipite le lourd univers dans l’éternelle nuit. »

Ainsi chantèrent les Océanides, les belles nymphes compatissantes jusqu’à ce que le bruit des vagues étouffât le son de leur voix. — La lune passa derrière les nuées, la nuit se mit à bâiller, et, assis dans l’obscurité, je pleurai longuement.

6

LES DIEUX GRECS

Sous la lumière de la lune, la mer brille comme de l’or en fusion ; une clarté, qui a l’éclat du jour et la mollesse enchantée des nuits, illumine la vaste plage, et dans l’azur du ciel sans étoiles planent les nuages blancs comme de colossales figures de dieux taillées en marbre étincelant.

Non, ce ne sont point des nuages ! Ce sont les dieux d’Hellas eux-mêmes, qui jadis gouvernaient si joyeusement le monde, et qui maintenant, après leur chute et leur trépas, à l’heure de minuit, errent au ciel, spectres gigantesques.

Étonné et fasciné, je regardai ce Panthéon aérien, ces colossales figures qui se mouvaient avec un silence solennel. Voici Kronion, le roi du ciel ; les hivers ont neigé sur les boucles de ses cheveux, de ces cheveux célèbres qui, en s’agitant, faisaient trembler l’Olympe. Il tient à la main sa foudre éteinte ; son visage, où résident le malheur et le chagrin, n’a pas encore perdu son antique fierté. C’étaient de meilleurs temps, ô Zeus ! ceux où tu rassasiais ta céleste convoitise de jeunes nymphes, de mignons et d’hécatombes ; mais les dieux eux-mêmes ne règnent pas éternellement, les jeunes chassent les vieux, comme tu as, toi aussi, chassé jadis tes oncles les Titans et ton vieux père, — Jupiter parricide. Je te reconnais aussi, altière Junon ! En dépit de toutes tes cabales jalouses, une autre a pris le sceptre, et tu n’es plus la reine des cieux, et ton grand œil de génisse est immobile, et tes bras de lis sont impuissants, et ta vengeance n’atteint plus la jeune fille qui renferme dans ses flancs le fruit divin, ni le miraculeux fils du dieu. — Je te reconnais aussi, Pallas Athéné. Avec ton égide et ta sagesse, as-tu pu empêcher la ruine des dieux ? Je te reconnais aussi, toi, Aphrodite, autrefois aux cheveux d’or, maintenant à la chevelure d’argent ! Tu es encore parée de ta fameuse ceinture de séduction ; cependant ta beauté me cause une secrète terreur, et si, à l’instar d’autres héros, je devais posséder ton beau corps, je mourrais d’angoisse. — Tu n’es plus qu’une déesse de la mort, Vénus Libitina !

Le terrible Arès, que voilà, ne regarde pas non plus d’un œil trop amoureux sa livide maîtresse. Le jeune Phébus Apollo penche tristement la tête. Sa lyre, qui résonnait d’allégresse au banquet des dieux, est détendue. Héphaistos semble encore plus sombre, et véritablement le boiteux n’empiète plus sur les fonctions d’Hébé et ne verse plus, empressé, le doux nectar à l’assemblée céleste… Et depuis longtemps s’est éteint l’inextinguible rire des dieux.

Je ne vous ai jamais aimées, vieilles divinités classiques ! Pourtant une sainte pitié et une ardente compassion s’emparent de mon cœur, lorsque je vous vois là-haut, dieux abandonnés, ombres mortes et errantes, images nébuleuses que le vent disperse, effrayées, et, quand je songe combien liches et hypocrites sont les dieux qui vous ont vaincus, les nouveaux et tristes dieux qui règnent maintenant au ciel, renards avides sous la peau de l’humble agneau… oh ! alors une sombre colère me saisit, et je voudrais briser les nouveaux temples et combattre pour vous, antiques divinités, pour vous et votre bon droit parfumé d’ambroisie ; et devant vos autels relevés et chargés d’offrandes, je voudrais adorer, et prier, et lever des bras suppliants…

Il est vrai qu’autrefois, vieux dieux, vous avez toujours, dans les batailles des hommes, pris le parti des vainqueurs ; mais l’homme a l’âme plus généreuse que vous, et, dans les combats des dieux, moi, je prends le parti des dieux vaincus.

Et ainsi je parlais, et dans le ciel ces pâles simulacres de vapeurs rougirent sensiblement et me regardèrent d’un air agonisant, comme transfigurés par la douleur, et s’évanouirent soudain. La lune venait de se cacher derrière les nuées, qui s’épaississaient de plus en plus ; la mer éleva sa voix sonore, et, de la tente céleste, sortirent victorieusement les étoiles éternelles.

7

QUESTIONS

Au bord de la mer, au bord de la mer déserte et nocturne, se tient un jeune homme, la poitrine pleine de doute, et d’un air morne il dit aux flots :

« Oh ! expliquez-moi l’énigme de la vie, la douloureuse et vieille énigme qui a tourmenté tant de têtes : têtes coiffées de mitres hiéroglyphiques, têtes en turbans et en bonnets carrés, têtes à perruques, et mille autres pauvres et bouillantes têtes humaines. Dites-moi ce que signifie l’homme ? d’où il vient ? ou il va ? qui habite là-haut au-dessus des étoiles dorées ? »

Les flots murmurent leur éternel murmure, le vent souffle, les nuages fuient, les étoiles scintillent, froides et indifférentes, — et un fou attend une réponse.

8

LE PHÉNIX

Un oiseau venu de l’ouest vole du côté du levant ; il vole vers les jardins de l’Orient natal où croissent les épices parfumées, où les palmiers bruissent et les sources sont fraîches — et l’oiseau merveilleux chante tout en volant :

« Elle l’aime ! Elle l’aime ! Elle porte son image en son petit cœur, elle la porte tendrement et en secret, sans qu’elle le sache elle-même ! Mais, en rêve, elle est devant lui, elle l’implore en pleurant et lui baise les mains, elle l’appelle par son nom et ce cri la réveille ; surprise et alarmée, elle frotte ses beaux yeux. — Elle l’aime ! Elle l’aime ! »


Sur le pont, appuyé au grand mât, j’entendis le chant de l’oiseau. Comme de verts chevaux à crinière argentée, bondissaient les vagues moutonneuses. Ainsi que des bandes de cygnes, les hommes d’Helgoland, ces routiers audacieux de la mer du Nord, passaient devant moi sur leurs barques aux voiles chatoyantes. Au-dessus de ma tête, dans l’azur éternel, de blancs nuages folâtraient et l’éternel soleil resplendissait, rose du ciel, flamme épanouie, qui joyeusement se mirait dans la mer. Et le ciel et la mer et mon propre cœur répétaient comme un écho : « Elle l’aime ! Elle l’aime ! »

9

MAL DE MER

Les nuages gris de l’après-midi descendent plus bas sur la mer sombre qui semble aller au devant d’eux. Entre elle et eux fuit le navire.

Malade et toujours assis près du grand mât, je me livre à des méditations sur moi-même, méditations d’un gris cendré qui sont extrêmement vieilles, les mêmes que fit déjà le père Loth quand il eut trop joui des bonnes choses et s’en trouva si mal, après. Parfois me viennent aussi d’antiques histoires : comment les pèlerins marqués de la croix, au cours des traversées orageuses, baisaient pieusement l’image consolatrice de la sainte Vierge ; comment les chevaliers, atteints du même mal de mer, trouvaient de semblables consolations en pressant sur leurs lèvres le gant bien-aimé de leur dame… Mais moi, je reste là la mine renfrognée, mâchant un vieux hareng, consolateur salé, tout secoué de nausées et malade comme un chien.

Cependant le navire lutte avec les vagues déchaînées , tel un cheval de bataille qui se cabre, tantôt il se dresse sur l’arrière, faisant craquer le timon, tantôt il se précipite, la tête en avant dans la gueule hurlante des flots ; puis, comme épuisé par l’amour, on dirait qu’il s’étend, indolent, sur le sein noir de la vague géante, laquelle vient à nous en mugissant très fort et tout-à-coup, telle une cataracte effrénée, s’effondre dans un blanc bouillonnement et m’inonde de son écume.

Cette agitation, ce roulis, ce tangage est insupportable ! En vain mes yeux cherchent la côte allemande. Hélas ! je ne vois que de l’eau, de l’eau de toutes parts, de l’eau en mouvement !

De même que, par un soir d’hiver, le voyageur aspire à la tasse de thé intime et chaude, ainsi mon cœur aspire à toi, patrie allemande ! La sottise, les hussards, les mauvais vers et les petits traités douceâtres peuvent couvrir ton sol chéri ; tes zèbres peuvent manger des roses, au lieu de manger des chardons ; tes nobles singes en falbalas peuvent se rengorger fièrement et se croire supérieurs à tout le pesant bétail ; tes parlements de limaces peuvent s’estimer immortels parce qu’ils rampent avec lenteur ; ils peuvent voter tous les jours pour qu’on sache si le fromage appartient aux vers qui le rongent et délibérer interminablement ,sur le point de savoir comment on perfectionnera les brebis d’Égypte, en vue d’améliorer leur laine et pour que le berger puisse les tondre, comme les autres, sans distinction aucune, — la démence et l’iniquité peuvent te couvrir tout entière, ô Allemagne ! je n’en aspire pas moins à toi : parce que du moins tu es la terre ferme.

10

DANS LE PORT

Heureux l’homme qui, ayant touché le port et laissé derrière lui la mer et les tempêtes, s’assied chaudement et tranquillement dans la bonne taverne : le Rathskeller de Brême !

Comme le monde se réfléchit fidèlement et délicieusement dans un rœmer de vert cristal, et comme ce microcosme mouvant descend splendidement dans le cœur altéré : Je vois tout ensemble, dans ce verre, l’histoire des peuples anciens et modernes, les Turcs et les Grecs, Hegel et Gans ; des bois de citronniers et des parades militaires ; Berlin, Tunis et Abdéra, et Hambourg ; mais, avant tout, l’image de la bien-aimée, la petite tête d’ange, sur un fond doré de vin du Rhin.

Oh ! que tu es belle, bien-aimée ! Tu es comme une rose ! non comme la rose de Chiraz, la maîtresse du rossignol chanté par Hafiz, non comme la rose de Sâron, la sainte et rougissante fleur célébrée par les prophètes : tu ressembles à la rose du Rathskeller de Brême. C’est la rose des roses ; plus elle vieillit, plus elle fleurit délicieusement, et son divin parfum m’a rendu heureux, il m’a enthousiasmé, enivré, et, si le sommelier du Rathskeller de Brême ne m’eût retenu ferme par la nuque, j’aurais été culbuté du coup ! Le brave homme ! Nous étions assis ensemble et nous buvions fraternellement, nous agitions de hautes et mystérieuses questions, nous soupirions et nous tombions dans les bras l’un de l’autre, et il m’a ramené à la vraie foi de l’amour. — J’ai bu à la santé de mes plus cruels ennemis, et j’ai pardonné à tous les mauvais poètes, comme à moi-même il doit être pardonné. — J’ai pleuré de componction, et, à la fin, j’ai vu s’ouvrir à moi les portes du salut, le sanctuaire du caveau où douze grands tonneaux, qu’on nomme les saints apôtres, prêchent en silence,… et pourtant dans un langage universel.

Ce sont là des personnages remarquables ! Simples à l’extérieur, dans leurs robes de bois, ils sont, au dedans, plus beaux et plus brillants que tous les orgueilleux lévites du temple et que les trabans et les courtisans d’Hérode, parés d’or et de pourpre. J’ai toujours dit que le roi des cieux, notre Seigneur, passait sa vie, non parmi les gens du commun, mais bien au milieu de la meilleure compagnie !

Alleluia ! comme les palmiers de Bethel m’envoient des senteurs délicieuses ! Quel parfum la myrrhe d’Hébron exhale ! Comme le Jourdain murmure et se balance d’allégresse ! Et mon âme bienheureuse se balance et chancelle aussi, et je chancelle avec elle ; et, chancelant lui aussi, le brave sommelier du Rathskeller de Brême m’emporte au haut de l’escalier, à la lumière du jour.

Brave sommelier du Rathskeller de Brême ! regarde — sur le toit des maisons, les anges sont assis ; ils sont ivres et chantent ; l’ardent soleil là-haut n’est réellement qu’une rouge trogne, le nez de l’esprit du monde, et autour de ce nez flamboyant se meut l’univers en goguette.

11

ÉPILOGUE

Comme les épis de blé dans un champ, les pensées poussent et ondulent dans l’esprit de l’homme ; mais les douces pensées du poète sont comme des fleurs bleues et rouges qui s’épanouissent gaîment entre les épis.

Fleurs bleues et rouges ! le moissonneur bourru vous rejette comme inutiles ; les rustres, armés de fléaux, vous écrasent avec dédain ; le simple promeneur même, que votre vue récrée et réjouit, secoue la tête et vous traite de mauvaises herbes. Mais la jeune villageoise, qui tresse des couronnes, vous honore et vous recueille, et vous place dans ses cheveux, et, ainsi parée, elle court au bal où résonnent fifres et violons, à moins qu’elle ne s’échappe pour chercher l’ombrage discret des tilleuls où la voix du bien-aimé résonne encore plus délicieusement que les fifres et les violons !

© Heinrich Heine _ 17 octobre 2010

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