Œuvres ouvertes

Utopie : Epilogue / Thomas More

Epilogue

J’ai essayé, continua Raphaël, de vous décrire la forme de cette république, que je crois être non seulement la meilleure, mais encore la seule qui puisse s’arroger à bon droit le nom de république. Car, partout ailleurs, ceux qui parlent d’intérêt général ne songent qu’à leur intérêt personnel ; tandis que là où l’on ne possède rien en propre, tout le monde s’occupe sérieusement de la chose publique, parce que le bien particulier se confond réellement avec le bien général. Ailleurs, quel est l’homme qui ne sache que, s’il néglige ses propres affaires, quelque florissante que soit la république, il n’en mourra pas moins de faim ? De là, nécessité de penser à soi plutôt qu’à son pays, c’est-à-dire plutôt qu’à son prochain.

En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l’État n’est jamais injustement distribuée en ce pays ; l’on n’y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n’ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est-il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ? Est-il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence, de ne pas être fatigué des demandes et des plaintes continuelles d’une épouse, de ne pas craindre la pauvreté pour son fils, de ne pas s’inquiéter de la dot de sa fille ; mais d’être sûr et certain de l’existence et du bien-être pour soi et pour tous les siens, femme, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, jusqu’à la plus longue postérité dont un noble puisse s’enorgueillir ?

La république utopienne garantit ces avantages à ceux qui, invalides aujourd’hui, ont travaillé autrefois, aussi bien qu’aux citoyens actifs capables de travailler encore.

Je voudrais que quelqu’un ici osât comparer avec cette justice la justice des autres nations. Pour moi, que je meure, si je vois chez les autres nations la moindre trace d’équité et de justice.

Est-il juste qu’un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l’État, est-il juste que ceux-là mènent une vie délicate et splendide au sein de l’oisiveté ou d’occupations frivoles ? tandis que le manœuvre, le charretier, l’artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d’une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle-ci travaille moins longtemps, sa nourriture n’est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l’animal ne craint pas l’avenir.

Mais l’ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l’écrase présentement, et l’attente d’une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait-il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ?

N’est-elle pas inique et ingrate la société qui prodigue tant de biens à ceux qu’on appelle nobles, à des joailliers, à des oisifs, ou à ces artisans de luxe, qui ne savent que flatter et servir des voluptés frivoles ? quand, d’autre part, elle n’a ni cœur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manœuvre, le charretier, l’ouvrier, sans lesquels il n’existerait pas de société. Dans son cruel égoïsme, elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d’eux le plus de travail et de profit ; et dès qu’ils faiblissent sous le poids de l’âge ou de la maladie, alors qu’ils manquent de tout, elle oublie leurs nombreuses veilles, leurs nombreux et importants services, elle les récompense en les laissant mourir de faim.

Ce n’est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement par des menées frauduleuses, mais encore en publiant des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méritent le mieux de la république semble d’abord une injustice évidente ; mais les riches ont fait une justice de cette monstruosité en la sanctionnant par des lois.

C’est pourquoi, lorsque j’envisage et j’observe les républiques aujourd’hui les plus florissantes, je n’y vois, Dieu me pardonne ! qu’une certaine conspiration des riches faisant au mieux leurs affaires sous le nom et le titre fastueux de république. Les conjurés cherchent par toutes les ruses et par tous les moyens possibles à atteindre ce double but :

Premièrement, s’assurer la possession certaine et indéfinie d’une fortune plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la misère des pauvres, abuser de leurs personnes, et acheter au plus bas prix possible leur industrie et leurs labeurs.

Et ces machinations décrétées par les riches au nom de l’État, et par conséquent au nom même des pauvres, sont devenues des lois.

Cependant, quoique ces hommes pervers aient partagé entre eux, avec une insatiable convoitise, tous les biens qui suffiraient au bonheur d’un peuple entier, ils sont loin encore de la félicité dont jouissent les Utopiens.

En Utopie, l’avarice est impossible, puisque l’argent n’y est d’aucun usage ; et partant, quelle abondante source de chagrin n’a-t-elle pas tarie ? quelle large moisson de crimes arrachés jusqu’à la racine ? Qui ne sait, en effet, que les fraudes, les vols, les rapines, les rixes, les tumultes, les querelles, les séditions, les meurtres, les trahisons, les empoisonnements ; qui ne sait, dis-je, que tous ces crimes dont la société se venge par des supplices permanents, sans pouvoir les prévenir, seraient anéantis le jour où l’argent aurait disparu ? Alors disparaîtraient aussi la crainte, l’inquiétude, les soins, les fatigues et les veilles. La pauvreté même, qui seule parait avoir besoin d’argent, la pauvreté diminuerait à l’instant, si la monnaie était complètement abolie.

En voici la preuve manifeste :

Supposez qu’il vienne une année mauvaise et stérile, pendant laquelle une horrible famine enlève plusieurs milliers d’hommes. Je soutiens que si, à la fin de la disette, on fouillait les greniers des riches, l’on y trouverait d’immenses provisions de grains. En sorte que si ces provisions avaient été distribuées à temps à ceux qui sont morts d’amaigrissement et de langueur, pas un de ces malheureux n’eût senti l’inclémence du ciel et l’avarice de la terre. Vous voyez donc que, sans argent, l’existence aurait pu, pourrait être facilement garantie à chacun ; et que la clef d’or, cette bienheureuse invention qui devait nous ouvrir les portes du bonheur, nous les ferme impitoyablement.

Les riches eux-mêmes, je n’en doute pas, comprennent ces vérités. Ils savent qu’il vaut infiniment mieux ne manquer jamais du nécessaire que d’avoir en abondance une foule de superfluités ; qu’il vaut mieux être délivré de maux innombrables, qu’assiégé par de grandes richesses. Je crois même que depuis longtemps le genre humain aurait embrassé les lois de la république utopienne, soit dans son propre intérêt, soit pour obéit à la parole du Christ, car la sagesse du Sauveur ne pouvait ignorer ce qu’il y a de plus utile aux hommes, et sa bonté divine a dû leur conseiller ce qu’il savait être bon et parfait.

Mais l’orgueil, passion féroce, reine et mère de toute plaie sociale, oppose une résistance invincible à cette conversion des peuples. L’orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui. L’orgueil ne voudrait pas même devenir Dieu, s’il ne lui restait plus de malheureux à insulter et à traiter en esclaves, si le luxe de son bonheur ne devait plus être relevé par les angoisses de la misère, si l’étalage de ses richesses ne devait plus torturer l’indigence et allumer son désespoir. L’orgueil est un serpent d’enfer, qui s’est glissé dans le cœur des hommes, qui les aveugle par son venin, et qui les fait reculer loin du sentier d’une vie meilleure. Ce reptile s’attache de trop près à leurs chairs pour qu’on puisse facilement l’en arracher.

Je souhaite du fond de mon âme à tous les pays une république semblable à celle que je viens de vous décrire. Je me réjouis du moins que les Utopiens l’aient rencontrée, et qu’ils aient fondé leur empire sur des institutions qui lui assurent non seulement la plus brillante prospérité, mais encore, autant que peut le conjecturer la prévoyance humaine, une éternelle durée.

Car, au-dedans, tous les germes d’ambition, de faction, sont extirpés avec tous les autres vices. Dès lors, l’État ne craint pas les discordes civiles qui ont renversé la puissance et la fortune de tant de cités. L’union des citoyens étant ainsi fortement consolidée à l’intérieur, l’excellence et l’énergie des institutions défendent la république contre les dangers du dehors. L’envie de tous les rois voisins serait impuissante à ébranler ou à troubler l’empire ; déjà, ils l’ont essayé souvent, et toujours ils ont échoué dans leurs tentatives.

Dès que Raphaël eut achevé ce récit, il me revint à la pensée grand nombre de choses qui me paraissaient absurdes dans les lois et les mœurs des Utopiens, telles que leur système de guerre, leur culte, leur religion, et plusieurs autres institutions. Ce qui surtout renversait toutes mes idées, c’était le fondement sur lequel s’est édifiée cette république étrange, je veux dire la communauté de vie et de biens, sans commerce d’argent. Or, cette communauté détruit radicalement toute noblesse et magnificence, et splendeur et majesté, choses qui, aux yeux de l’opinion publique, font l’honneur et le véritable ornement d’un État. Néanmoins, je n’élevai à Raphaël aucune difficulté, parce que je le savais fatigué de sa longue narration. En outre, je n’étais pas bien sûr qu’il souffrit patiemment la contradiction. Je me rappelais l’avoir entendu censurer vivement certains contradicteurs, en leur reprochant d’avoir peur de passer pour imbéciles, s’ils ne trouvaient quelque chose à opposer aux inventions des autres.

Je louai donc les institutions utopiennes et son discours. Puis je le pris par la main pour le faire entrer souper, lui disant qu’une autre fois nous aurions le loisir de méditer plus profondément ces matières, et d’en causer ensemble avec plus de détails.

Plaise à Dieu que cela m’arrive un jour !

Car si, d’un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d’un autre côté, je confesse aisément qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.

Je le souhaite plus que je ne l’espère.

© Thomas More _ 27 octobre 2010

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