Œuvres ouvertes

Centenaire d’Enrique Molina / Philippe Chéron

A tire-d’aile au creux des vagues

Le 2 novembre 2010 Enrique Molina aurait fêté ses cent ans. Décédé le 13 novembre 1997, le grand poète argentin fut un des adeptes les plus remarqués du surréalisme dans son pays. Son goût très vif pour le voyage, le dépaysement, la découverte d’autres terres se retrouve tout naturellement dans son œuvre, placée sous le sceau de l’errance.

Une fois terminées ses études de droit pour ne pas entrer en conflit avec son père il s’engage dans la marine marchande, ce qui lui permet de voyager dans les Caraïbes et en Europe. Revenu à Buenos Aires après avoir vécu dans plusieurs pays d’Amérique latine, il reprend en 1952, en collaboration avec le poète Aldo Pellegrini (1903-1973, fondateur en 1928 du premier groupe surréaliste argentin, traducteur des Chants de Maldoror), la revue Qué et la rebaptise A partir de cero.

Outre de nombreux recueils de poésie, il a publié Una sombra en la que sueña Camila O’Gorman, roman inspiré par l’histoire d’amour fou entre une jeune femme et un prêtre, qui scandalisa la société argentine au XIXème siècle et eut un dénouement tragique. Molina y exalte la passion et affirme hautement, dans le plus pur style surréaliste, que par l’amour ses deux héros « surent qui ils étaient » et que « les plus beaux dons de l’imprudence embellirent leur conduite ».

Ses talents de peintre l’ont amené à créer à partir des années soixante, en parallèle avec son œuvre écrite, des tableaux baignant dans une atmosphère onirique et mystérieuse qui est en rapport étroit avec sa poésie.

Octavio Paz a pu comparer cette dernière à un couteau : elle « ne décrit pas, elle s’enfonce dans la réalité. C’est un tatouage ineffaçable, une blessure perpétuelle, un joyau vivant dans un immense désert de bijoux de fantaisie ». Le désir l’inspire et lui dicte ses images fulgurantes : les oiseaux, les tropiques, la sensualité, la mer, la migration.

Pour Molina, « la divinité est dans toutes choses, dans chaque recoin de la Terre, dans chaque corps vivant et charnel, dans le jour et la nuit. C’est notre idolâtrie, et elle surgit du plus profond de notre sang ». Dans son panthéisme cosmique, la faune, la flore, les objets même ont un aspect humain, un sexe, des passions ; et si la volupté n’y est pas exempte de sentiments, la célébration de la femme et de l’amour n’est pas non plus séparée de la décrépitude et de la mort.

Selon lui, la poésie doit éviter l’intellectualisme excessif, pour conserver l’intégrité de l’être ; elle doit naître, non pas d’idées, mais d’un vécu profond, d’expériences existentielles, d’un tréfonds mythique. Entre un Baudelaire et un Mallarmé – déclare-t-il dans une interview –, il s’identifie plus volontiers au premier.

Son œuvre, où revient sans cesse le battement des ailes, ressemble au vol de l’oiseau vers l’appel irrésistible que l’horizon provoque chez tout bourlingueur un peu sensible, avide de connaître le pays du soleil couchant, les terres mystérieuses qui se cachent au-delà de l’onde. Le mouvement perpétuel de l’océan s’associe à ce vol permanent, à cette migration incessante vers un futur incertain, vers un destin inévitable : « La grande aile de plumes immortelles qui naît dans tout ce qui est destiné à la mort » (Costumbres errantes o la redondez de la tierra, 1951).
La vie et la mort ne sont pas des pouvoirs ennemis, comme Molina l’a écrit dans son poème « La bella pasajera ». Et le mystère de la condition humaine, absurde éclair entre un néant et un autre, l’amenait à dire que pour lui chaque instant de la vie est un instant de la mort.

Vagabondage poétique et biographique qui n’est d’ailleurs pas étranger à la fuite et à l’exil : « Et quel soleil n’est pas un exil ? » (Los últimos soles, 1980) Fuite qui, à son tour, masque mal une nostalgie de l’origine, un désir d’impossible retour au point de départ : « Aujourd’hui je voudrais revenir à mon cœur natal » (« Remota infancia »). Insurmontable contradiction de l’être, regret freinant le désir tout en en faisant pleinement partie, écartèlement entre deux extrêmes – autant de représentations de l’insondable énigme de l’existence humaine.

Les tropiques sont (étaient ?) incontestablement paradisiaques, et Molina a su rendre hommage à leur splendeur ainsi qu’à la beauté de la femme, sans pour autant ignorer que ce monde est fort loin d’être un paradis car il est habité par l’orgueil et par « la langue indomptable et lente de la passion pour l’enfer ».

© Philippe Chéron _ 2 novembre 2010

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