Œuvres ouvertes

Une vision littéraire du Mexique contemporain / Philippe Chéron

Cent ans de littérature mexicaine par Philippe Ollé-Laprune, Paris, La Différence / Conaculta - Fonca / f,l,m / Ambassade de France au Mexique, 2007, 848 p.

S’il est vrai qu’il n’y a souvent rien de plus frustrant qu’une anthologie, puisque quoi qu’on fasse elle sera forcément incomplète, et même irritant parfois parce que certains auteurs y seront privilégiés et d’autres passés sous silence, impossible de nier que c’est un instrument fort utile.

Cent ans de littérature mexicaine n’échappe pas à la règle et son auteur, Philippe Ollé-Laprune, en est bien conscient, tout en se montrant à juste titre satisfait du résultat : un livre imposant qui possède l’énorme avantage d’offrir un bon panorama de la fiction mexicaine du siècle dernier. Un objectif ambitieux qui a porté ses fruits grâce aux éditions La Différence et à une aide institutionnelle : Conaculta-Fonca, f,l,m, Ambassade de France au Mexique.

Qu’ils en soient tous remerciés car outre le fait qu’il s’agit incontestablement d’un formidable outil de travail pour tous les lecteurs que le Mexique intéresse, c’est également un ouvrage de référence incontournable et un livre d’excellente facture, très soigné à tous les niveaux (traductions, correction, révision, fabrication, etc.). Comme quoi le côté pratique n’est pas forcément ennemi du plaisir du texte. Et le plaisir du livre papier se défend encore courageusement face au numérique : que les deux puissent coexister longtemps !

Contrairement aux anthologies précédentes comme, entre autres, l’Anthologie de la poésie mexicaine d’Octavio Paz (bilingue, trad. Guy Lévis Mano, 1952), Poésie du Mexique (trad. et présentation Jean-Clarence Lambert, 1988), La nouvelle contemporaine du Mexique en 1995 ou tout récemment Des nouvelles du Mexique(2009), celle-ci nous est présentée directement en français (à quand, en retour, l’édition mexicaine ?) et possède un atout exceptionnel : celui de décloisonner les genres. Elle ne se limite en effet pas, comme c’est systématiquement le cas, à un seul genre (poésie ou nouvelle) mais s’ouvre à tous : roman, nouvelle, poésie, théâtre – en laissant de côté la chronique et l’essai, considérés comme des genres « très particuliers et n’obéissant pas à la même logique que les textes de création », comme l’expliquait Ollé-Laprune lors de la parution de son anthologie en 2007.

Ainsi, certains des auteurs sélectionnés n’apparaissent que sous une seule facette, celle considérée la plus importante. Gabriel Zaid, Octavio Paz, Alfonso Reyes sont repris ici en tant que poètes, uniquement. Ce qui semble judicieux pour le second mais peut-être discutable pour les deux autres dont les essais sont des pièces maîtresses de la réflexion mexicaine et peut-être la partie la plus importante de leur œuvre. (Certes, ceux de Paz ne sont pas moins fondamentaux, mais il faut bien faire des choix, et dans ce cas précis il a l’avantage d’être clair.)

A propos des écrivains reconnus et décédés depuis longtemps il est curieux de voir des oublis graves, comme c’est le cas de Jorge Cuesta et son grand poème « Chant à un dieu minéral » ; l’absence de cet auteur essentiel – qui s’était trop modestement omis lui-même dans sa propre Antología de la poesía mexicana moderna de 1928, récemment publié (2003) en bilingue au Québec – face à l’inclusion du « stridentisme » et de Maples Arce laisse un peu rêveur, même si faire une place à ce dernier est une revendication originale et nécessaire. Le problème du choix se complique singulièrement avec les vivants et les œuvres pas encore « stabilisées », d’où la limitation volontaire à des auteurs déjà mûrs et des œuvres reconnues, représentatives. Et là on peut franchement regretter des manques comme celui de Carlos Montemayor, encore vivant et très actif au moment de la préparation de l’anthologie (il est décédé en mars 2010).

Divisée en cinq grandes sections, cette anthologie présente le panorama littéraire mexicain de manière plus thématique que chronologique, ce qui permet de mieux saisir les articulations parfois complexes de la création. C’est ainsi que Carlos Fuentes est regroupé dans la section englobant le célèbre « roman de la Révolution » car elle ne se limite évidemment pas à cette catégorie mais aussi à « sa remise en cause ». En revanche, il est curieux de constater qu’à l’intérieur de chaque section les auteurs apparaissent dans un ordre chronologique parfois fantaisiste : Sabines né en 1926, suivi de Cardoza y Aragón en 1904, puis de Huerta en 1914, dans la section III ; ou Poniatowska née en 1933, Monsiváis en 1938, Revueltas en 1914, dans la partie « L’écrivain dans la société » de la section IV. Est-ce par ordre d’importance ? Là le lecteur aimerait trouver une explication.

On peut également relever un certain manque d’équilibre : quel dommage, par exemple, qu’il n’y ait qu’un très court fragment de « Mort sans fin » de Jorge Gorostiza, poème magistral de la littérature mexicaine du XXème siècle, un véritable sommet, alors que « Simbad l’échoué » de Gilberto Owen est intégralement reproduit (ce qui ne retire rien à la grandeur de ce dernier). C’est d’autant plus regrettable qu’il est souligné dans l’introduction que selon un choix audacieux, digne d’éloge, les textes ont été sélectionnés pour être lus indépendamment et que les poèmes sont donc traduits intégralement. Mais il est vrai qu’il s’agit d’un texte difficile et très long. En ce qui concerne la narration, toute la nouvelle « Aura » de Fuentes, ou « Poudre de riz » de Sergio Galindo, contre seulement cinq pages pour « Boire le calice » de Garibay pourtant présenté comme « l’un des romans phares de son temps ».

Notons aussi un manque de précision en ce qui concerne le parti au pouvoir à l’époque du roman de la Révolution : ce n’était pas exactement le PRI mais plutôt ses prédécesseurs : le PNR suivi du PRM, la mythification de la Révolution ayant commencé avant la fondation du PRI en 1946. Ou quelques excès : les présentations de chaque auteur pèchent quelquefois, rarement heureusement, par un enthousiasme dithyrambique : « l’extraordinaire revue », « doué d’une imagination sans limite », « traducteur exceptionnel ». Quelques fautes d’inattention dans certaines traductions : « culte » pour « cultivé », « thé noir » pour « thé ». Ou la manie, dans certains cas, de franciser les prénoms…

Peccata minuta, car ces détails n’enlèvent rien à la réussite de ce colossal travail collectif sous la houlette d’Ollé-Laprune, qui au passage rend justice à un auteur injustement méconnu comme José Vicente Melo. On ne peut que le soutenir lorsqu’il affirme que « le temps devrait attribuer aux livres de Melo sa place de premier plan ». Et n’oublions pas un élément important et trop souvent négligé, à savoir, une bibliographie réellement exhaustive. Il s’agit bien d’un ouvrage qui manquait et qui arrive à point.

© Philippe Chéron _ 27 novembre 2010