Œuvres ouvertes

Lire du Roger Poussin

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Lire du Roger Poussin a été le remède à mes maux. Moi qui souffrais du mal d’écrire, je me suis guéri en lisant du Roger Poussin. Lire du Roger Poussin fait disparaître en moi toute velléité d’écrire. Moi qui devais absolument cesser d’écrire pour guérir, moi qui dépérissais jour après jour faute de pouvoir cesser d’écrire, lire du Roger Poussin m’a sauvé. Roger Poussin est l’écrivain le plus médiocre qui existe, et j’ai eu cette chance de le découvrir. Roger Poussin est l’antidote à la folie littéraire. Depuis que j’ai découvert Roger Poussin, je n’ai cessé d’en lire, achetant ses livres les uns après les autres. Je lis quelques pages de Roger Poussin au petit déjeuner, lecture bénéfique puisqu’elle me coupe l’envie d’écrire pendant au moins trois heures. Vient l’heure du repas, et je m’assieds à ma place habituelle à la table familiale, un volume de Roger Poussin sur les genoux que je feuillète tout en mangeant. Effet immédiat : après déjeuner je peux me coucher et faire une sieste, ce que je ne pouvais jamais faire auparavant, reconduit par une force obscure jusqu’à ma table de travail où je me mettais à écrire jusqu’au soir, sans interruption, envahi par toutes sortes d’images et de songes. Roger Poussin est mon désinspirateur, c’est ainsi que je l’appelle, certains jours Roger Poussin est même mon dégoûteur de littérature, comme je dis aussi. Lire du Roger Poussin est pour moi le remède absolu à la littérature, une seule page de Roger Poussin me dégoûte de tout désir d’écrire un livre, me libère de tout projet littéraire. L’œuvre de Roger Poussin est une insulte à la langue et au style, et la lecture d’une seule page de Roger Poussin suffit à tuer le virus littéraire chez n’importe quel écrivain, même le plus zélé. Je ne cesse d’admirer le talent avec lequel Roger Poussin écrit absolument mal, oui, parfaitement mal, si je puis dire, au point d’inspirer chez le plus fanatique des littérateurs une espèce de nausée, de dégoût à la seule idée de se consacrer à nouveau à toute forme d’activité littéraire. Oui, je suis fasciné par l’œuvre de Roger Poussin, cent quarante trois volumes traitant de tous les sujets de l’existence d’un point de vue qui se prétend littéraire alors qu’il n’est toujours qu’anecdotique, je suis fasciné par la façon qu’a Roger Poussin de maltraiter par la langue le moindre de ses aperçus pseudo-littéraires, j’admire avec force sa capacité d’abaisser tout ce qui est haut, de rendre grotesque les plus beaux sentiments, de s’effondrer toujours lorsqu’il cherche à s’élever. Je serai éternellement reconnaissant à Roger Poussin de m’avoir entraîné dans sa chute, prodigieusement longue et étourdissante. De livre en livre, je descends toujours plus bas avec Roger Poussin. Là où la littérature est douce et tranquille, là où elle ne fait pas mal, là où la langue hideuse de Roger Poussin me berce jour après jour.

© Laurent Margantin _ 13 avril 2011

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