Œuvres ouvertes

Un monde sans objets

...

Il habitait un monde sans objets. Il se souvenait vaguement d’un monde où il y avait eu d’un côté des objets usuels – tasses à café, tables et mille autres de cette sorte – et de l’autre des objets exotiques – souvent imaginaires ou situés très loin, hors de sa portée –, mais ce monde avait disparu pour lui, ou il en était sorti suite à diverses opérations qu’il ne s’expliquait pas. Ce qui caractérisait ce monde sans objets, c’est que tout y était variations, formes instables et hésitantes. S’asseyait-il sur une chaise, alors celle-ci pouvait tout à coup se transformer en une chausse-trappe, il lui fallait donc faire attention à chacun de ses gestes et mouvements, car la variation apparemment la plus inoffensive pouvait se changer instantanément en un piège mortel. Dans son esprit, tout ce qui l’entourait était ce qu’il qualifiait d’influx, non pas des visions fixes et exactes, mais des injections d’une matière toujours fluide et dynamique, composée d’images infinies qui variaient continuellement en fonction de son propre état intérieur. Dans son monde sans objets, il n’y avait ni famille ni pays ni histoire, ni rien qui soit fixe et délimité et puisse être raconté de manière définitive, faisant récit de soi-même ou de sa propre vie. Dans son monde sans objets, même les êtres vivants n’avaient pas de véritable consistance. Les visages n’existaient pas vraiment, trop flous, et il n’y avait pas de silhouettes avec étiquettes pour leur caractère et date de naissance. Celui qui, l’instant d’avant, semblait être un homme âgé, en se retournant retrouvait son enfance. L’apparence de jeune homme se souvenait soudainement de sa vieillesse, qu’il décrivait en détail avant que celle-ci disparaisse à jamais de son esprit. Un geste ou une parole anodine suffisait, rien d’autre. Tout était infiniment réversible, tel un arbre qui, d’un coup, se serait mis à lancer ses racines en l’air. Ainsi, chaque ensemble de points dessinant une forme mouvante se changeait très souvent en un ensemble inverse, et un lieu pouvait en cacher un autre. Vous étiez dans une cave qui se révélait être un grenier, haut et bas coïncidaient soudainement. Ce que vous tentiez malgré tout de fixer était pure illusion, stabilisation mentale d’une forme qui s’avérait très vite mensongère : ainsi, malgré soi, il lui arrivait de se constituer des vies composées d’objets stables qui n’étaient en vérité que des boîtes vides interchangeables, pures représentations qui lui demandaient des journées d’effort. Il aimait ce monde sans objets, même si y vivre était fatigant, car on ne pouvait rien en dire de fixe ni de définitif, à chaque page qu’on écrivait pour en parler à ses correspondants lointains il fallait recommencer, sans cesse recommencer.

© Laurent Margantin _ 26 février 2011
_

Messages

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)