Œuvres ouvertes

Journal profane (5), par Serge Velay

Un jour, deux histoires

Pour Christian Delbos

1

« Pourquoi aller chercher si loin et si haut ? Pour ce qu’on en rapportera ! » Celui qui marche en tête parle entre ses dents. « Mais qui sait ? », corrige-t-il aussitôt. Il caresse un espoir et il se collette avec un doute. Comme un engagement que l’on prend, chacun règle son pas sur cette voix sourde et mal assurée.

Maintenant la pente est plus forte. On grimpe à la queue-leu-leu dans une odeur de feuilles mortes. Le village est derrière, qui rapetisse, et les collines se rapprochent. Il est trop tard pour faire demi-tour. Au sortir du couvert, quand le sentier débouche enfin sur le bleu, on s’allège en secret de son dernier fardeau.

« C’est ici ! », s’exclame le premier arrivé sur la crête. Et l’on s’étonne d’être là, d’être rendu au bout du monde. On voudrait retenir le moment, garder le lieu et l’heure pour toujours, mais rien ne se laisse atteindre ni écarter.

On avait la fortune au bout des doigts, la formule au bout de la langue. Sans ciller, on regarde passer les nuages, comme à la fin d’un cortège, les lampions du chagrin.

2

Au gong de midi, même les plus bavards se sont tus.

Sur l’autre rive, quelqu’un qui appelle et que l’on n’entend pas, fait de grands cercles avec les bras. On ne sait plus dans quel sens tourne la terre. Les plaques de soleil, les éclairs silencieux, c’est peut-être la mer à vol d’oiseau. Les ombres qui tressaillent, les plis de la rivière, on ne sait pas où tout a fui. Le monde est arrêté. Le danger se promène.

On voudrait que le mur de lumière s’effondre et qu’il se mette à pleuvoir doucement dans la trouée. On voudrait surtout que l’ombre fraiche du soir monte lentement des fossés et, à l’instant où la beauté qui écorche le cœur ouvre grand ses portières, regarder le monde entrer dans un nouveau décor.

Messages

  • très beau texte, je t’ai suivi sur la montagne, je m’y ’y suis sentie comme jadis, c’était magnifique

    je t’ai aussi sentie a l’autre côté, et j’ai tremble un peut de la détresse ressentie par le texte, si belle, si poingnant aussi

  • Ayant lu — et aimé lire et relire — le RENE CHAR de S. Velay j’ai eu ce matin l’envie d’aller voir davantage qui il est. Ce matin où je pars jouer VIGNY à Brest et où, dimanche, à Châteauneuf en Auxois, je dirai un fragment du BULLETIN DES BAUX avant que se joue, dans la cour du Château, " Chatterton ". Et je souhaite maintenant faire, à Serge Velay, signe.
    Si heureux je fus, aux Busclats !
    Et si avide et confiant à la fois de chaque " nouveau décor ".
    J’attends sa réponse.
    Robert Bensimon

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